La seiche se montre capable de résister à la tentation

Comme les humains et quelques rares animaux, les seiches sont capables de résister à une friandise dans le but d'obtenir une récompense meilleure encore. C'est la première fois que cette capacité de maîtrise de soi est observée chez un céphalopode.

La seiche commune (Sepia officinalis)La seiche commune (Sepia officinalis) © Guigui575 — Wikipedia - Domaine public

Vous connaissez peut-être le "Fruit Snack Challenge", ce défi apparu sur TikTok au printemps 2020 qui consiste à demander à des enfants de résister à la tentation face à une friandise. Presque aussi mignon, le "Fruit Snack Challenge" avec… une seiche commune.

Des chercheurs du Laboratoire de biologie marine (MBL) de Woods Hole, dans le Massachusetts, ont tenté de savoir si le petit céphalopode aussi était capable, comme nous autres humains, de ne pas céder à une tentation dans un but précis.

En l’occurrence, il s’agissait dans cette expérimentation de retarder la gratification pour obtenir un meilleur repas. La seiche s’est montrée tout à fait capable de patienter pour obtenir deux marshmallows (ou guimauves) plutôt qu’un.

C’est la première fois qu'un lien entre la maîtrise de soi et l'intelligence a été trouvé chez un animal autre que l'homme et les animaux "constructeurs d'outils", parmi lesquels la seiche ne compte pas. L’étude en question est publiée dans la revue Proceedings of the Royal Society.

De meilleures capacités cognitives pour les seiches les plus patientes

"Nous avons utilisé une version adaptée du test de Stanford avec les guimauves, où les enfants avaient le choix entre prendre une récompense immédiate - 1 guimauve - ou attendre de gagner une récompense différée mais plus satisfaisante - 2 guimauves", explique dans un communiqué Alexandra Schnell, biologiste spécialiste du comportement animal à l’Université de Cambridge et première auteure de l’article.

"Les seiches de l'étude actuelle ont toutes pu attendre la meilleure récompense et ont toléré des retards pouvant aller jusqu'à 50-130 secondes, ce qui est comparable à ce que l'on observe chez les vertébrés à gros cerveau comme les chimpanzés, les corbeaux et les perroquets."

Une seiche commune dans son aquarium du Laboratoire de biologie marine (MBL) de Woods Hole, aux États-Unis.Une seiche commune dans son aquarium du Laboratoire de biologie marine (MBL) de Woods Hole, aux États-Unis. © Alexandra SCHNELL

Les seiches qui pouvaient attendre le plus longtemps un repas ont également montré de meilleures performances cognitives dans une tâche d'apprentissage. Pour cette expérience, elles avaient été entraînées à associer un repère visuel à la récompense alimentaire : dans son réservoir, chaque seiche avait le choix entre nager vers une balise grise ou une balise blanche. Une seule des couleurs donnait droit à récompense, une crevette.

Dans un second temps, ce repère visuel fut modifié, la crevette correspondant à l'autre couleur. "Les seiches qui ont appris le plus rapidement ces deux associations différentes ont mieux maîtrisé leur propre comportement", explique Alexandra Schnell.

La maîtrise de soi, une capacité inattendue chez ce céphalopode

Si la raison pour laquelle les seiches sont capables d’attendre de manger une friandise est évidente (en le faisant, elle obtient une double portion), celle pour laquelle elles ont développé cette capacité de maîtrise de soi est plus énigmatique.

Chez les humains, nous dit l’étude, cette maîtrise de soi est en lien direct avec les rapports sociaux. Le fait de retarder une satisfaction peut avoir différentes sources de motivation : renforcer les liens entre les individus (le fait d'attendre que tout le monde soit à table pour manger, par exemple, qui est une marque de politesse), respecter l’autorité (comme c’est le cas dans le challenge de TikTok pour les enfants, sommés par leurs parents d’attendre qu’ils reviennent avant d’ouvrir les festivités), ou encore dans le but de se dépasser soi-même et/ou de décupler plus tard son plaisir (préserver son appétit pour un repas qui s’annonce copieux dans la soirée, entre autres).

La maîtrise de soi est une capacité qui a déjà été observée chez les animaux "constructeurs d'outils", tels que les primates, les éléphants, la loutre de mer ou encore certains oiseaux.

Ces derniers sont en mesure de retarder le moment de la chasse – et donc du repas – dans le but de construire un outil qui leur facilitera la tâche (les chimpanzés et les bonobos cherchent, taillent et manipulent notamment des branches afin d’attraper des termites ou des fourmis dans leur nid).

Pourtant, la seiche n’a jamais été considérée comme une espèce constructrice d’outils.

Instinct de survie

D’après les auteurs de l’étude, il se pourrait ainsi que sa capacité à retarder la satisfaction découle directement de son besoin de camouflage pour survivre. "Les seiches passent la plupart de leur temps à se camoufler, à s'asseoir et à attendre, ponctuées par de brèves périodes de recherche de nourriture", poursuit la biologiste. "Elles brisent leur camouflage lorsqu'elles se nourrissent, ce qui les expose à tous les prédateurs de l'océan qui veulent les manger.

Nous supposons que la gratification retardée a pu évoluer comme un sous-produit de cette situation, de sorte que la seiche peut optimiser sa recherche de nourriture en attendant de choisir une nourriture de meilleure qualité."

La découverte de ce lien entre maîtrise de soi et performances d'apprentissage chez une espèce qui ne fait pas partie de la lignée des primates est "un exemple extrême d'évolution convergente, où des histoires évolutives complètement différentes ont conduit à la même caractéristique cognitive", nous dit l’étude.

Marine BENOIT - © Sciences et Avenir (abonnés) –

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