L'Océan à la bouche

Une décharge de déchets toxiques dans les eaux du Pacifique

Derrière la carte postale glamour de Los Angeles, sur la côte Ouest des États-Unis, se cache l’un des plus importants scandales sanitaires et écologiques.

Un baril de DDT abîmé, gisant au fond de l’océan Pacifique au large de Catalina Island.Un baril de DDT abîmé, gisant au fond de l’océan Pacifique au large de Catalina Island. © UCSB

Après la Seconde Guerre mondiale, le plus grand fabricant de substances chimiques et d’insecticides s’est débarrassé de ses déchets dans l’océan Pacifique. Une pollution qui se traduit par des milliers de barils de DDT toujours présents sous l’eau.

Chaque jour, plusieurs centaines de passagers empruntent le ferry au départ de Newport Beach, San Pedro, Dana Point ou Long Beach, pour se rendre sur l’île de Catalina, à moins de 50 kilomètres des côtes de Los Angeles. Une escapade prisée, permettant aux Californiens de profiter d’activités nature ou de visiter le refuge de bisons sauvages.

Peu, parmi les touristes, plongeurs ou kayakistes, imaginent pourtant que les fonds marins de l’île affichent un taux de pollution anormalement élevé et dangereux pour la santé. Installée dans la «cité des anges» en 1947, l’entreprise Montrose Chemical Corporation, principale productrice d’insecticide DDT aux États-Unis, a en effet utilisé la zone pour rejeter et dissimuler des milliers de barils de produits chimiques.

Carte des liaisons par ferries entre Catalina et Los Angeles.

Carte des liaisons par ferries entre Catalina et Los Angeles. © Catalina Island Tourism

«Ce que nous avons découvert nous a fait froid dans le dos»

L’ampleur de cette pollution a été révélée en 2011 grâce aux travaux de David Valentine, scientifique et biologiste marin au sein de l’Université de Californie à Santa Barbara (UCSB).

«À cette époque j’avais loué un robot sous-marin afin de mesurer les émanations de méthane naturel, explique l’intéressé. Mais à plus de 900 mètres de profondeur, l’appareil a commencé à faire apparaître des centaines de points lumineux, synonymes d’anomalies. Nous avons fait descendre une caméra et ce que nous avons découvert nous a fait froid dans le dos.»

Exploration des fonds marins de Catalina Island par l’Université de Santa Barbara.

Exploration des fonds marins de Catalina Island par l’Université de Santa Barbara. © UCSB

Des centaines de barils de produits toxiques, certains partiellement détruits et d’autres toujours pleins, jonchaient le fond de l’océan. «Une véritable apparition d’épouvante» et la confirmation des enquêtes menées par plusieurs activistes environnementaux depuis trente ans, mais fréquemment mises sous l’éteignoir.

«J’avais déjà lu des rapports datant des années 1980 sur cette décharge sous-marine, explique David Valentine. Puisque j’avais pris de l’avance lors de mon expédition sur le méthane, j’ai décidé de m’intéresser de plus près à cette histoire de DDT. Je n’ai pas vraiment été surpris, mais cela m’a fait un choc. Je n’imaginais pas une décharge de cette importance. Cette pollution a été menée à l’échelle industrielle et les dégâts sont considérables.»

Fermeture et indemnisation

Largement produit après la Seconde Guerre mondiale par la Montrose Corporation pour lutter, notamment, contre le paludisme, le DDT (dichlorodiphényltrichloréthane) entraînait de nombreux déchets, dont l’entreprise ne savait comment se débarrasser.

Sans scrupule, celle-ci déversa des millions de tonnes de produits toxiques dans les égouts de Los Angeles, avant que Rachel Carson, biologiste marine, ne tire la sonnette d’alarme en 1962. Poissons, oiseaux, dauphins, lions de mer, etc. mourraient alors par milliers et d’étranges maladies faisaient leur apparition chez les habitants de la péninsule de Palos Verdes (sud de Los Angeles), à proximité immédiate de la ville de Torrance, siège de Montrose.

Les côtes de Palos Verdes, polluées par la Montrose Chemical Corporation.

Les côtes de Palos Verdes, polluées par la Montrose Chemical Corporation. © Stéphane CUGNIER

Une bataille judiciaire s’est engagée pour mettre fin au déversement de produits toxiques dans le réseau des eaux usées, laquelle a mené à l’interdiction du DDT dans les années 1970 en raison de son impact environnemental.

L’entreprise a fermé ses portes en 1982 et ses dirigeants se sont engagés dans les années 1990 à payer plus de 140 millions de dollars (et 57 millions supplémentaires par la suite) afin de réparer les dommages et participer aux efforts de réhabilitation de la faune et la flore marines.

Des dizaines de milliers de barils toujours immergés

«En revanche, rien n’a été fait pour les barils immergés au large de l’île de Catalina, déplore David Valentine. Ces barils ont été oubliés et sont toujours là. Ils s’abîment, ils fuient, et ils contaminent notre environnement pour les décennies à venir.»

Le prélèvement de sédiments effectué par le biologiste d’UCSB dans la zone où se trouvent les barils a ainsi révélé une concentration de DDT 40 fois supérieure à celle constatée à Palos Verdes. Preuve de l’ampleur de la pollution, entre 1947 et le milieu des années 1960, la Montrose Corporation aurait immergé chaque mois plus de 2 000 barils !

«Selon les données que nous avons pu recueillir, il resterait encore 27 000 barils sous l’eau, estime David Valentine. Mais nous n’avons pas exploré l’intégralité du site. Et cela ne tient pas non plus compte des barils décomposés ou plus profondément enfouis. Le nombre pourrait atteindre un demi-million.»

Un baril de DDT abîmé, gisant au fond de l’océan Pacifique au large de Catalina Island.

Un baril de DDT abîmé, gisant au fond de l’océan Pacifique au large de Catalina Island. © UCSB

La décharge s’étendrait ainsi sur près de 150 km2 et compterait, outre les barils, plus de 100.000 fragments toxiques. «À l’époque, lorsque l’entreprise s’apercevait que certains barils restaient à flotter en surface, elle donnait l’ordre de les percer pour qu’ils coulent. Ce qui augmentait la pollution puisque les produits chimiques se répandaient immédiatement dans l’eau…»

Après les travaux menés par David Valentine entre 2011 et 2013, une équipe de l’Institut d’océanographie Scripps, centre de recherche scientifique maritime basé à San Diego, s’est lancée dans une nouvelle expédition en mars dernier, à l’aide de deux véhicules sous-marins. Une cartographie réalisée à partir d’algorithmes a confirmé la présence massive de ces barils. «Cette mission a surtout confirmé la dégradation des fûts et les fuites de leur contenant dans l’environnement et donc dans la chaîne alimentaire.»

Qu’il s’agisse des algues, des crustacés, des poissons, des oiseaux, des baleines ou des lions de mer, tout un écosystème est désormais gravement atteint. Le Congrès de Californie s’en est ému et souhaite désormais faire son possible pour inverser la tendance. Les législateurs envisagent même de faire appel à la justice pour «faire payer les auteurs de ce crime écologique».

«Nous sommes condamnés à patienter»

Des annonces que David Valentine accueille avec satisfaction, mais aussi beaucoup de fatalisme. «L’un de nos défis est de déterminer ce qu’il y a dans chaque baril. Il existe bien d’autres déchets, en plus des déchets du DDT…»

Il va falloir commencer par déterminer la quantité de produits présents, avant d’agir, explique-t-il. «Cela prendra des mois ou des années. Une fois que nous aurons ces informations, nous déterminerons la meilleure marche à suivre pour mener des opérations de nettoyage.»

Un attentisme imposé qui agace le scientifique. «C’est un processus extrêmement lent. Mais avons-nous encore le temps ? Aucun plan d’action n’est arrêté : nous sommes condamnés à patienter et à voir notre environnement se dégrader.»

Stéphane CUGNIER - © Ouest-France

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