Arctique : la fonte de la banquise attise les convoitises

La réunion du Conseil de l’Arctique ces 19 et 20 mai a fait de nouveau tourner les regards vers le grand Nord, en particulier la Russie. Glaciologie, courantologie, bathymétrie, météorologie… les sciences sont appelées à la rescousse par tous ceux qui veulent développer industrie et commerce en Arctique.

Un iceberg au Groenland.

Un iceberg au Groenland. © Ulrik PEDERSEN / NURPHOTO / AFP

Avec le réchauffement climatique, la banquise arctique fond et les convoitises s’accroissent sur le grand Nord. Alors que se tient ces 19 et 20 mai 2021 à Reykjavik (Islande) une réunion du Conseil de l’Arctique, forum intergouvernemental, où dialoguent un groupe de huit États membres (Canada, Danemark, États-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Russie et Suède), la Russie a jeté un froid en début de semaine en rappelant ses ambitions sur la région et au-delà au pôle Nord. Russie qui va prendre la présidence de ce Conseil, succédant ainsi à l’Islande.

Sciences et Avenir fait le point sur les enjeux arctiques et la possibilité d’un développement respectueux de l’écologie avec Mikaa Mered, chargé d’enseignement en géopolitique des pôles à Sciences Po Paris, HEC et à l’École de guerre, auteur de l’ouvrage "Les mondes polaires" (1).

"Plus la banquise fond, plus elle donne des icebergs dérivants" dangereux pour la navigation

Sciences et Avenir : La banquise fond, elle a atteint en 2021 son "7e maximum le plus bas" depuis 43 ans de mesures satellitaires En quoi cela implique-t-il des changements, notamment sur la facilité d’accès aux routes maritimes dans le grand Nord ?

Mikaa Mered : Ce n’est pas parce que la banquise fond que, tout d’un coup, les routes maritimes seraient très facilement exploitables et les investisseurs s’en rendent bien comptent. En réalité, plus elle fond, plus des courants nouveaux se forment dans l’océan Arctique, plus la banquise jusque-là stable donne des packs de glace et des icebergs dérivants. Des obstacles qu’il est difficile de cartographier en temps réel. De nouveaux courants aériens peuvent aussi se développer et créer des cyclones. En clair, bien des phénomènes qui ne facilitent pas le développement du transport maritime. Pour qu’il puisse se faire, il va falloir envisager des technologies permettant de stabiliser les navires, de cartographier les icebergs de manière prédictive, etc. Des "sous-marchés" peuvent en bénéficier, par exemple le spatial, l’intelligence artificielle, la formation des navigants (2), des assureurs, des juristes, la recherche en météorologie…

L’intelligence artificielle ?

Trois principaux domaines peuvent en bénéficier. L’analyse de l’évolution des courants aériens et maritimes, celle des glaces ainsi que la mise au point des bons algorithmes permettant que toutes les observations soient agrégées afin de livrer les indications nécessaires et compréhensibles, grâce à des visualisations de qualité, aux navigateurs dans ces zones.

Le Conseil de l’Arctique, forum intergouvernemental, n’est pas une organisation internationale (OI), qui pourrait avoir une capacité propre d’action telle une agence de l’ONU. C’est un cadre dans lequel les gouvernements dialoguent et décident (ou pas) de telle ou telle action. À noter qu’il ne traite pas des questions militaires, qui ont été sciemment exclues de son champ d’action.

L’origine des investisseurs que vous évoquiez plus haut dépasse largement celle des États présents au Conseil de l’Arctique en dialogue ces 19 et 20 mai 2021 ?

Bien sûr, ils sont notamment réunis dans une autre institution méconnue, existant depuis 2015, le Conseil économique de l’Arctique, un forum de chefs d’entreprise et de directeurs de groupements industriels, et non de diplomates. Y joue un rôle important, par exemple pour les Etats-Unis, un groupement d’entreprises autochtones en Alaska, ou encore un groupement d’entreprises de l’Etat du Maine, le territoire le plus au nord du territoire américain sur la côte Est. L’entité travaillant, par exemple, sur la question très importante des ports est le Bureau de développement économique du Maine. Depuis cinq à sept ans, il a ainsi créé des liens via l’Islande pour participer directement à la mise en place de routes maritimes dans l’espace arctique.

Et que pourrait-il se passer pour l’exploitation des réserves (minerais, énergies fossiles) sous l’océan ? Est-ce régi par le Traité de la mer ?

L’Arctique n’est pas un Far West, il est géré par une vingtaine de traités. La question des possessions maritimes (déterminées par l’extension des plateaux continentaux), est effectivement régie par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982, dite de Montego Bay. En mars 2021, les Russes ont fait une modification de leur demande (de possessions sous-marines) allant jusqu’à la Zone économique exclusive (3) du Canada. Ils vont largement au-delà du pôle Nord, de façon à couvrir l’ensemble de l’océan Arctique central. Mais on peut noter que de leur côté, en 2014-2015, ce genre de demande avait aussi été faite par les Danois (jusqu’à la ZEE russe), quand les Canadiens se sont limités au pôle…

Y a-t-il risque de conflit ?

Dans la Convention sur le droit de la mer, il existe un mécanisme tout à fait efficace pour régler le problème, c’est la Commission sur les limites du plateau continental (CLPC). Elle est chargée de réunir les données scientifiques à partir desquelles les différents états demandent des extensions de droits et ensuite de dire si ces données sont valides ou non.

Pour avoir de bonnes données, il faut encore faire de la recherche ?

Oui, la recherche continue ! Et plus la recherche est puissante dans un pays qui revendique une zone, plus son dossier sera solide. Côté russe, si l’on va étudier à l’université hydrométéorologique d’État de Saint-Pétersbourg ou à l’université d’Arkhangelsk ou de Mourmansk, on se rend bien compte que le gouvernement fédéral russe investit fortement dans des disciplines comme la glaciologie, la courantologie, la bathymétrie… Et aussi sur le développement de sonars, de petits sous-marins habités, de drones… de façon à obtenir les données scientifiques les plus poussées pour soutenir leur demande.

Quelle est la position de la France ? de l’Europe ?

En 2021, «France is back!» Pour la première fois depuis huit ans (2013), siège au Conseil de l’Arctique son ambassadeur des pôles, le diplomate Olivier Poivre d’Arvor qui a une capacité d’action politique. Et il y a véritablement aujourd’hui en France une volonté de redonner des moyens à la recherche polaire. Une mobilisation de plusieurs acteurs, dont l’Institut Paul-Émile Victor, a déjà permis que revienne à la France l’organisation en 2023 du prochain sommet ministériel des ministres de la science arctique. Et de juin à octobre prochains, un vrai signe sera fait sur le territoire avec une série d’actions culturelles et scientifiques, lors d’un "Été Polaire" qui n’était pas imaginable il y a seulement cinq ans.

Va-t-on vers un affrontement entre défenseurs de l’environnement et ceux de l’économie ?

On y assiste déjà avec la mobilisation des ONG par rapport aux perspectives de développement industriel dans cette zone arctique. Ce qui se joue véritablement, c’est la capacité de nos économies et en particulier les économies matures comme celles de l’Europe, de l’Amérique du Nord, de l’Asie du Nord-Est de concilier économie et écologie. Va-t-on pouvoir développer une "éco suffisance" avec des technologies assez efficaces permettant qu’on laisse les énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz…) dans le sol ? Ce débat se pose en Arctique et sur ces questions énergétiques, émerge maintenant la solution de l’hydrogène vert. Contrairement à ce qui se passait il y a encore cinq ans, le sujet pour les années 2020-2030 est de trouver les solutions permettant à l’Arctique et aux peuples locaux de continuer à se développer mais en laissant les énergies fossiles dans le sol.

La Russie est dans cette ligne ?

Même en Russie, les entreprises du secteur des énergies fossiles, Novatek, Gazprom… sont en train de transformer leurs projets de gaz naturel prévus pour les années 2025-2030 en Arctique en projets hydrogène. Depuis 2017, le gouvernement fédéral russe qui ne nie plus le changement climatique, essaye de se positionner comme un apporteur de solutions et même un leader de la prochaine étape de la décarbonation. Il met en avant qu’il sera lui aussi une victime du réchauffement climatique - rappelons que 60% du territoire de la Russie est couvert de permafrost et va être impacté. Et qu’il peut s’efforcer de convaincre des nations particulièrement énergivores de passer du charbon au gaz (émission de 50% de CO2 en moins) ou du pétrole au gaz (moins 30% de CO2 émis).

Il y aura quand même encore des émissions avec le gaz naturel !

Cela ne résoudra pas tout, effectivement, mais il est clair qu’il y a aujourd’hui une véritable course en Europe, en Russie, aux Etats-Unis, en Chine… pour aller vers la décarbonation. Outre que cela donne une bonne image, décarboner permet d’obtenir des investissements plus facilement. Et l’industrie qui permet cela, c’est l’hydrogène.

Qui sera produit comment ?

Hors certaines réserves d’hydrogène naturel (cela reste balbutiant, on en reparlera plutôt dans les années 2040), il va falloir utiliser de nouvelles sources d’énergie. Actuellement, 96% de l’hydrogène est produit à partir des énergies fossiles, sachant que 1 kg d’hydrogène correspond à une émission de 9 kg de CO2. Pour les Russes, il y a désormais trois sortes d’hydrogène en perspective. L’hydrogène bleu ou turquoise, à partir de l’exploitation d’énergies fossiles ou de gaz naturel gérée de façon que le carbone émis ne parte pas dans l’atmosphère mais soit retenu par un séquestrateur de carbone (bleu) soit par pyrolyse qui donne du carbone solide (turquoise). À noter que les Islandais poussent cette solution avec une start-up, Carbfix. L’hydrogène vert peut être obtenu à partir d’éolien et aussi de solaire (localement pour les villages de l’Arctique) ; grâce à la géothermie, dans la péninsule du Kamtchatka et le Koutchotka ; ou encore avec l’hydroélectricité - programme pilote de 560 MW dans la région Magadan, vers la mer d’Okhotsk - dont la Russie ne manque pas. Il y aussi l’hydrogène dit "rose" à partir du nucléaire, pour lesquels ont été lancés deux programmes pilotes, à Saint-Pétersbourg et en péninsule de Kola, avec des centrales existantes. Sans oublier le grand projet Ahead que la Russie, dans le cadre de sa présidence au Conseil de l’Arctique, met en œuvre avec la Norvège. Ils doivent construire d’ici 2023 dans la péninsule de Yamal, un démonstrateur baptisé Snowflake ("flocon de neige") qui consiste en une station scientifique internationale ouverte à tous. Ce qui devrait notamment leur permettre d’acquérir de nouvelles compétences en matière d’éolien et solaire.

1) Les mondes polaires, 2019, éd. PUF

2) A noter la compétence française en matière de formation à la navigation sur simulateurs dans les eaux polaires, à l’ENSM (École nationale supérieure maritime), à Marseille.

3) Une ZEE est l’espace maritime sur lequel un État côtier exerce des droits souverains en matière d’exploration et d’usage des ressources, qui s’étend jusqu’à 200 milles marins (370,42 km)

Dominique LEGLU - © Sciences et Avenir

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