Pourquoi les calmars géants sont si difficiles à observer

Les grandes espèces de calmars sont des créatures aussi difficiles à étudier qu'à filmer. Dans une étude, des scientifiques expliquent aujourd'hui pourquoi et proposent des outils pour parvenir à mieux les connaitre.

Un spécimen naturalisé exposé au Muséum national d'histoire naturelle de Paris.

Un spécimen naturalisé de Architeuthis sanctipauli exposé au Muséum national d'histoire naturelle de Paris. © Citron/CC BY-SA 3.0

Le calmar géant fait partie de ces créatures légendaires qui hantent la littérature depuis des siècles. Le mythe du kraken notamment dépeint un monstre gigantesque aux tentacules capables de s'emparer des navires qui passent et les faire chavirer.

Contrairement à d'autres bêtes mythiques, le kraken n'est cependant pas pure fiction. Sa légende aurait été inspirée par l'observation de créatures bel et bien réelles : de grandes espèces de calmars qui évoluent dans les profondeurs sous-marines.

On en dénombre aujourd'hui plusieurs dont la plus grande se nomme Architeuthis dux. Selon les estimations, le céphalopode pourrait mesurer plus de 10 mètres de long, de ses nageoires postérieures à l'extrémité de ses tentacules. Autant dire que l'animal ne doit pas passer inaperçu.

Des créatures méconnues et rarement observées

Pourtant, les calmars géants restent largement méconnus et rarement observés. Ils sont plus souvent étudiés à partir de spécimens retrouvés morts ou à partir de traces indirectes laissées sur d'autres animaux. Et il est encore plus rare que ces espèces soient filmées dans leur milieu naturel.

Pourquoi ? C'est la question explorée par une étude récemment publiée dans la revue Deep Sea Research Part I: Oceanographic Research Papers. Si les calmars géants sont si difficilement observés, c'est qu'ils vivent à plusieurs centaines de mètres sous la surface.

Représentation d’un calmar géant - Architeuthis dux - attaquant un cachalot

Les représentations de calmar géant (ici un Architeuthis dux attaquant un cachalot) ne manquent pas mais les observer dans leur milieu naturel est une tâche bien plus ardue.  © Mike Goren/Flickr/CC BY 2.0

En raison des conditions qui règnent à ces profondeurs, il n'est pas aisé pour les scientifiques de s'y aventurer. Contrairement aux céphalopodes dont le corps mais aussi les yeux et tous les sens sont taillés pour y évoluer. Ce qui explique en partie leur nature insaisissable.

D'après l'étude, les calmars sont en effet très sensibles à la lumière, aux sons et aux vibrations émis dans leur environnement. Autant de signaux que produisent immanquablement les vaisseaux sous-marins utilisés par les chercheurs pour explorer les profondeurs.

"Ces calmars pourraient ainsi sentir et éviter activement les perturbations créées par les véhicules avant qu'ils ne soient repérés par les caméras à bord", écrivent les auteurs dans leur rapport. Ces dernières années, des équipes sont toutefois parvenues à surmonter ces inconvénients.

Filmés dans leur milieu naturel

En 2012, des chercheurs ont capturé des vidéos exceptionnelles d'un spécimen Architeuthis dux dans son milieu naturel à plus de 500 mètres de profondeur au large du Japon. Depuis, d'autres séquences de différentes espèces ont émergé dont une filmée en 2019 dans le golfe du Mexique.

On peut y voir un jeune spécimen d'A. dux s'approcher du bras d'un vaisseau sous-marin avant de l'attaquer. Sur la séquence complète capturée lors d'une expédition dirigée par la NOAA, on aperçoit à plusieurs reprises l'un des tentacules rentrer dans le champ avant que le prédateur ne se décide à "attaquer".

Une autre vidéo obtenue en 2013 au large des Bahamas montre elle un spécimen de l'espèce Pholidoteuthis adami. On peut l'apercevoir en arrière-plan nager rapidement avant de tenter une attaque sur un crustacé isopode appelé bathynome géant.

Un système conçu pour passer inaperçu

Toutes ces séquences ont un point commun. Elles ont été rendues possibles grâce à un dispositif appelé Medusa, anciennement Eye-In-The-Sea (EITS). Ce système de caméras a été conçu pour filmer les fonds marins sans déranger les créatures qui y vivent.

Au lieu des lumières blanches habituelles, ce matériel utilise de la lumière rouge que de nombreuses espèces des profondeurs ne sont pas capables de voir. "Ces espèces ont des systèmes visuels monochromatiques adaptés à la lumière bleue [...] plutôt qu'à la lumière rouge", expliquent les auteurs dans leur étude.

"Utiliser de la lumière rouge peut être ainsi une méthode moins intrusive pour illuminer les espèces en eaux profondes pour la vidéographie", poursuivent-ils. Medusa est également équipé d'une autre invention pour faciliter les observations : une sorte de leurre appelée E-jelly.

Il est constitué d'un bras présentant à son extrémité un petit anneau de lumières bleues qui tourne pour imiter le mouvement d'une méduse bioluminescente. Et le dispositif est pour le moins crédible comme le montre l'attaque du A. dux dans le golfe du Mexique décrite plus haut.

Mieux étudier les grands calmars

"Ces rencontres suggèrent que des plateformes de caméras non obstructives avec des leurres luminescents constituent des outils efficaces pour attirer et étudier les grands calmars des profondeurs", affirment Nathan J. Robinson du Cape Eleuthera Institute et ses collègues dans leur rapport.

Si les apparitions peuvent sembler furtives dans les séquences évoquées, elles sont riches en informations pour les spécialistes. Grâce aux comportements immortalisés, elles appuient par exemple la théorie selon laquelle Pholidoteuthis adami et Architeuthis dux sont des prédateurs principalement visuels.

Elles suggèrent aussi que ces animaux traquent activement leurs proies avant de s'en approcher pour les attaquer. Enfin, les observations livrent des informations plus générales sur les espèces rencontrées, notamment sur leur distribution géographique.

"Alors que les méthodes pour filmer les grands céphalopodes des profondeurs se perfectionnent et que l'efficacité avec laquelle de nouvelles vidéos peuvent être enregistrées augmente, ceci va conduire à terme à commencer à répondre à de nouvelles questions sur ces espèces", concluent les scientifiques.

Émeline FÉRARD - © GEO

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