L'Océan à la bouche

Les calanques menacées par une algue verte asiatique

Inquiétude dans les fonds marins. Depuis trois ans, le littoral protégé des calanques dans la région marseillaise est menacé par une algue verte asiatique encore mal connue. Cette espèce invasive pourrait faire disparaître la faune et la flore locales.

Algues asiatiques invasives

Algues asiatiques invasives © Jean-Claude EUGENE / FRANCE 3

Chaque été, les plongeurs du club de Marseille Sports Loisirs Culture (MSLC) organisent leur traditionnelle plongée à Callelongue, afin de nettoyer le port des déchets accumulés dans l'année. Sauf qu'ils ont eu la surprise, cette année, de voir le fond de la calanque tapissé d'une impressionnante algue verte.

Jean-Claude Eugène, qui faisait partie de l'équipe, l'avait déjà repérée en 2019 : "elle commençait à recouvrir le fond de la calanque, mais pas à ce point", s'alarme-t-il. Selon ses calculs, ces algues ont gagné près de 80 centimètres de hauteur à certains endroits, recouvrant les déchets jetés dans le port.

Pour Thierry Thibaut, écologue marin à l'Institut méditerranéen d'océanologie, cela ne fait aucun doute : il s'agit de l'espèce Rugulopteryx okamurae, une algue asiatique invasive arrivée du Japon.

Reste à savoir, désormais, comment elle va impacter cet écosystème qu'elle a commencé à envahir.

Localisation des constatations

Une influence sur l'environnement encore méconnue

Cette variété asiatique a été observée pour la première fois en Méditerranée au début des années 2000. C'est l'importation d'huîtres depuis le Japon qui l'a amenée jusqu'à l'étang de Thau sur la côte sétoise, raconte ce spécialiste des algues.

Petit à petit, Rugulopteryx okamurae a progressivement gagné le littoral des Bouches-du-Rhône. Pas plus tard que la semaine passée, elle a été observée pour la première fois à Carry, Sausset-les-Pins et à Carro, dans les eaux du Parc marin de la Côte Bleue.

La prolifération de cette algue s'est accélérée ces deux dernières années, préoccupant les plongeurs et habitués de la calanque de Callelongue. "Nous avons peur qu'elle déstabilise, la faune, la flore locale", s'inquiète Jean-Claude Eugène, pressant les autorités à prendre des mesures contre son expansion.

Avec l'arrivée de la chaleur, les riverains craignent aussi que cette algue provoque de fortes odeurs d'égouts en se décomposant, comme ce fut le cas en août 2019. À cette époque, ils s'étaient déjà inquiétés de relents épouvantables s'échappant de la calanque, provoqués par des algues en putréfaction.

En réalité, les experts du Parc national des Calanques mènent discrètement l'enquête sur cette algue depuis trois ans. "Cette espèce envahissante pourrait en effet avoir des conséquences sur les communautés algales, et par ricochet sur les invertébrés ou sur certains poissons", estime Thierry Thibaut, qui participe activement aux investigations.

Les plongeurs de la calanque de Callelongue ont commencé à observer cette espèce invasive dès 2019

Les plongeurs de la calanque de Callelongue ont commencé à observer cette espèce invasive dès 2019. © FTV

Selon les premières observations, Rugulopteryx okamurae vient aussi boucher les failles des fonds marins, avec un risque de perturber les espèces locales qui s'y logent.

L'écologue marin d'Aix-Marseille Université précise toutefois que le développement de cette variété est plus impressionnant visuellement dans le port de Callelongue que dans le reste du parc national du fait de sa configuration étroite et fermée.

17 espèces d'algues invasives dans les Bouches-du-Rhône

Sollicité, le Parc national des calanques n'avait pas répondu mercredi à notre demande d'information sur la prolifération de cette algue dans leur périmètre. 

Ce qui inquiète surtout les spécialistes, c'est la facilité qu'a cette variété pour se répandre le long des côtes. "Elle produit des spores qui peuvent parcourir des kilomètres avec les courants puis s'installer sur des supports favorables", détaille le responsable scientifique du Parc marin de la Côte Bleue, Éric Charbonnel. 

De plus, rugulopteryx okamurae ne représente qu'une infime partie du problème : il y a, en effet, pas moins de 17 espèces invasives qui sont aujourd'hui dispersées dans les eaux des Bouches-du-Rhône.

La caulerpa cylindracea, par exemple, avait colonisé l'ensemble du bassin Méditerranéen il y a quelques années, influençant ses habitats naturels, avant que sa population ne se stabilise quelques années plus tard. 

L'algue filamenteuse rouge Womersleyella setacea a aussi tapissé les fonds méditerranéens à une vitesse exponentielle ces dernières année. Elle forme des tapis denses qui augmentent la sédimentation des fonds marins et limitent l'accès au substrat, qui sert de nourriture pour les espèces locales.

Thierry Thibaut, qui est l'un des rares spécialistes du sujet en France, regrette que la prolifération des espèces d'algues invasives en Méditerranée ne fasse pas l'objet de recherches plus poussées, par manque d'intérêt ou de financements selon lui. 

"C'est la mondialisation qui a créé ces échanges d'espèces, il s'agit d'un problème global lié au transport maritime et à un manque de réglementation stricte", ajoute Éric Charbonnel, du Parc marin de la Côte Bleue

 "Pour maintenir la biodiversité locale, il faudrait intervenir en amont avec une meilleure législation", estime-t-il.

Clara LALANNE – France 3 régions / francetvinfo

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