L'Océan à la bouche

‘‘Capture’’ d’icebergs en Antarctique: la boîte de Pandore

L’environnement antarctique est protégé dans le cadre du Protocole de Madrid (1991), qui fait du continent blanc une réserve naturelle consacrée à la paix et à la science. L’exploitation des ressources minérales y est donc interdite. Mais il existe des projets qui pourraient remettre cette situation en cause.

L'environnement antarctique a déjà changé par la présence de l'homme75.000 visiteurs se sont rendus en Antarctique durant la saison 2019-2020 © Andrea SPALLANZANI / Pixabay

Analyse de l'évolution de l'Antarctique selon Mikaa MERED (1)

GEO : Contrairement à l’Arctique, l’environnement antarctique est protégé dans le cadre du Protocole de Madrid (1991), qui fait du continent blanc une réserve naturelle consacrée à la paix et à la science. L’exploitation des ressources minérales y est donc interdite. Mais il existe des projets de capture d’icebergs pour s’approvisionner en eau douce. Faut-il s’en inquiéter ?

Mikaa Mered : L’idée de remorquer des icebergs pour fournir de l’eau à des pays en stress hydrique n’est pas nouvelle. Je pense notamment au projet porté par l’Arabie saoudite dans les années 1970 - avec le soutien de l’explorateur polaire Paul-Émile Victor et l’ingénieur français Georges Mougin. Il a été relancé dans les années 2000 avec Dassault Systèmes mais n’a pas abouti. Il existe une initiative similaire en Afrique du Sud, qui est, elle, bien avancée. Elle fait appel à de nombreux experts internationaux, dont Georges Mougin. 100 des 120 millions de dollars nécessaires ont déjà été levés. Et le projet, soutenu par les autorités nationales sud-africaines et la ville du Cap n’est pas considéré comme pouvant impacter significativement l’environnement antarctique. Il a donc de bonnes chances d’aboutir.

Fondamentalement, je ne suis pas certain que le remorquage d’icebergs tabulaires soit problématique - ils auraient de toutes manières fondu en mer, c'était d’ailleurs l’argument de Paul-Émile Victor dans les années 1970. En revanche, cette pratique pourrait donner un coup de canif dans le Protocole de Madrid, et ouvrir la boîte de Pandore à d'autres activités, qui pourraient être beaucoup plus impactantes.

Mais le vrai risque pour l’Antarctique réside dans une faille du Protocole de Madrid : car l'exploitation des ressources minérales y est effectivement interdite... sauf dans un cadre scientifique, précise l'article 7. Ainsi, un État pourrait mener des activités d'exploration minières, pétrolières ou gazières en arguant qu’il s’agit de programmes scientifiques. Comme le fait le Japon avec la chasse à la baleine. C’est là le seul point faible du Protocole de Madrid.

Si, à l'horizon 2035-2040, un État comme la Chine ou la Russie se sent suffisamment puissant pour supporter le coût politique d’une telle initiative, voire même d’une sortie du Protocole de Madrid, de manière à pouvoir exploiter les ressources de l’Antarctique, rien ne pourra l’en empêcher. Ce danger, la diplomatie française en est très consciente aujourd'hui. C'est pour cela qu'elle fait tout son possible pour que le Protocole de Madrid soit signé par le plus grand nombre de pays possible. Car plus il y a de parties signataires, plus le coût politique d’une sortie serait important. Et donc dissuasif.

Stations de recherche scientifique, tourisme, projets d’extensions et de constructions de nouvelles bases, d’aéroports… Les activités humaines laissent déjà des traces en Antarctique…

Oui, c'est évident. L'environnement antarctique a déjà changé par la présence de l'homme - que ce soit par l’introduction d’animaux à la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle, l’installation de bases… -, et il continuera de changer, c'est une certitude.

Le secteur le plus impactant est sans conteste celui du tourisme. 75.000 visiteurs se sont rendus en Antarctique durant la saison 2019-2020, essentiellement par bateau depuis la Patagonie et la Terre de Feu. Et cette activité touristique se concentre à plus de 95 % sur la zone de la péninsule Antarctique, la région la plus au nord du continent. Ce qui fait que la pression est trop forte pour l’environnement.

Il y a, bien sûr, des mesures pour limiter l’impact de la présence humaine : la prohibition, depuis 2011, pour les bateaux de recourir au fioul lourd, l'interdiction de se rendre dans certaines zones protégées, de débarquer plus de cent touristes au même endroit et au même moment, d’utiliser des drones particuliers qui pourraient perturber la faune…

Les tour-opérateurs obligent aussi les croisiéristes à passer par des pédiluves désinfectants avant d’embarquer sur les navires, puis avant chaque débarquement en Antarctique. Mais ces mesures, même si elles ont une certaine efficacité, restent dérisoires. Il est tout simplement impossible de créer une stérilité absolue entre la Terre de Feu et la Patagonie d'un côté, et l'Antarctique de l'autre.

Du côté des bases scientifiques, la gestion des déchets n’est pas toujours exemplaire… Il y aussi des projets d’installation de nouvelles éoliennes, ou de construction de téléphériques (une option étudiée par exemple pour la base française de Dumont-d'Urville)... Ces infrastructures auront évidemment un impact sur la faune.

On l’a vu par le passé… Il existe en effet un triste précédent concernant la présence française en Antarctique : la piste du Lion, une piste d’aviation bitumée construite entre 1983 et 1993 pour désenclaver la base Dumont-d’Urville, qui n’était accessible qu’en bateau. Il a fallu raser plusieurs monticules de la côte de la Terre Adélie, les raboter pour construire cette piste. On a eu un impact environnemental incontestable, et ce sujet reste tabou aujourd’hui encore dans la communauté polaire.

Vous vous êtes rendu à de nombreuses reprises en Arctique mais jamais en Antarctique. Pourquoi ?

C’est un choix qui peut surprendre certaines personnes. Je suis analyste de marché et en risques politiques. Donc contrairement aux scientifiques qui travaillent sur le climat, la faune ou l’astronomie, je n’ai pas besoin d’aller sur le terrain antarctique. Ce n’est pas là où se déroulent les sommets diplomatiques, là où se réunissent les décideurs.

Alors je considère que la nature de mon travail ne peut justifier l’énorme bilan carbone d’un tel voyage. Et il est évidemment hors de question que je prenne la place d’un autre chercheur, qui lui, a besoin d’être sur ce terrain pour mener ses recherches. J’entame actuellement un travail au long cours sur le tourisme dans les régions sensibles de la planète, dont les pôles.

Il est possible, dans ce cadre, que je me rende en Antarctique. Mais si j'y vais, ce sera uniquement pour étudier les comportements des touristes in-situ. Et une seule fois, pas deux.

(1) Expert en géopolitique, le Français Mikaa Mered est l’auteur du passionnant «Mondes polaires» (éd. PUF, 2019).

"En Arctique, la nouvelle génération ne veut plus sacrifier la nature pour développer l'économie", le grand entretien de Mikaa Mered paru dans le magazine GEO de juillet 2021 (n° 509, Papouasie-Nouvelle-Guinée).

Mathilde SALJOUGU - © GEO

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