Terre-Neuve: Le Canada autorise 40 forages pétroliers !

Au moment où débute la "décennie des océans" (United Nations Decade) décrétée par les Nations Unies, le gouvernement Trudeau multiplie les initiatives pour favoriser l’exploitation pétrolière en milieu marin, au large de Terre-Neuve. Il vient d’ailleurs d’autoriser 40 forages exploratoires dans une région maritime reconnue par l’ONU pour son importance écologique et biologique.

Le secteur ciblé pour les forages est un habitat important pour la baleine à bosse et plusieurs autres espèces de cétacés.Le secteur ciblé pour les forages est un habitat important pour la baleine à bosse et plusieurs autres espèces de cétacés vulnérables à ces activités industrielles. © Alexandre SHIELDS / Le Devoir

Ottawa a aussi choisi d’accélérer l’approbation des futurs projets en abolissant le processus d’évaluation environnementale qui était jusqu’ici en vigueur.

Justin Trudeau annonçait récemment une contribution canadienne de 55 millions de dollars pour la protection de la biodiversité dans le monde, dans le cadre du «One Planet Summit pour la biodiversité».

Le même jour, son gouvernement autorisait les entreprises BHP Canada, Chevron et Equinor à réaliser trois campagnes distinctes de forages en eaux profondes.

Ces projets, qui ont tous été évalués en vertu de la Loi canadienne sur l’évaluation environnementale adoptée par le gouvernement de Stephen Harper, totalisent 40 forages.

Chevron doit en mener 8 d’ici 2025, Equinor en prévoit 12 d’ici 2030 et BHP Canada compte forer 20 puits d’ici 2028.

Cette recherche de nouveaux gisements pétroliers créera des emplois «tout en soutenant le développement durable et en protégeant l’environnement», a affirmé le ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Jonathan Wilkinson, par voie de communiqué.

La décision d’Ottawa s’inscrit aussi dans la volonté de Terre-Neuve de doubler la production après 2030, afin d’atteindre 235 millions de barils par année. Cet objectif passe par la réalisation d’au moins 100 nouveaux forages d’ici la fin de la décennie.

La zone concernée a une superficie de 735.000 km2 (encerclée en bleu), à l’est de Terre-Neuve.Afin d’accélérer l’autorisation des futurs forages exploratoires, Ottawa a aboli le processus d’évaluation environnementale qui était jusqu’ici en vigueur. La zone concernée a une superficie de 735.000 km2 (encerclée en bleu), à l’est de Terre-Neuve. © Gouvernement du Canada

Biodiversité

Les trois projets seront menés sur des permis d’exploration qui chevauchent des «zones d’importance écologique et biologique de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies», précisent les rapports produits par l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC).

Dans le cas des forages d’Equinor, cette zone est associée au très important secteur de pêche des Grands Bancs de Terre-Neuve. L’entreprise Chevron détient pour sa part les droits d’exploration dans une zone de «grande biodiversité», incluant «de nombreuses espèces en péril».

BHP Canada pourra également forer dans une zone qui constitue l’habitat de plusieurs espèces d’oiseaux marins, de poissons, de cétacés et de coraux, dont certaines sont protégées par la Loi sur les espèces en péril.

À propos de l’importance des coraux, l’AEIC note d’ailleurs que «la complexité de l’habitat et la biodiversité dans les milieux des grands fonds marins dépendent fortement de ces organismes structurants et de grande longévité, qui offrent un refuge et des aires de croissance et d’alimentation à de nombreuses espèces de poissons et d’invertébrés».

Le gouvernement fédéral semble faire tout ce qui est en son possible pour soutenir une industrie de moins en moins viable - Mark Brooks.

Les deux permis d’exploration de BHP Canada chevauchent aussi le plus important «refuge marin» mis en place par le gouvernement Trudeau dans l’est du Canada, afin de respecter ses engagements internationaux en matière de protection des milieux marins.

Ce secteur de plus de 55.000 km2 est désigné sous le nom de «Fermeture du talus nord-est de Terre-Neuve». Selon le fédéral, il s’agit d’«une zone d’importance écologique et biologique qui soutient une grande diversité, y compris plusieurs espèces en déclin». Il est interdit d’y utiliser des engins de pêche qui toucheraient le fond marin, mais il sera possible pour la pétrolière d’y forer 20 puits exploratoires.

BHP Canada ne devrait pas être seule à forer dans ce refuge marin. BP Canada vient d’obtenir des droits d’exploration qui chevauchent ce secteur. Selon la Société pour la nature et les parcs du Canada, environ le quart de cette zone écologique majeure est recouvert de permis d’exploration.

«Incohérence»

Pour la biologiste Lyne Morissette, spécialiste des écosystèmes marins, la décision d’autoriser 40 forages dans cette région est «totalement incohérente» avec les objectifs de protection de la biodiversité.

«Historiquement, cette région a toujours été importante pour les pêcheries. On vient donc d’autoriser des activités qui risquent d’altérer un écosystème très riche. Et le problème, c’est que les autorisations de forages vont plus rapidement que notre capacité, comme scientifiques, à étudier les impacts que peuvent avoir ces forages. C’est le cas pour les récifs de coraux d’eau froide, qui sont d’une richesse exceptionnelle.»

Même sans incident, Mme Morissette souligne que ces forages représentent «des risques significatifs et bien documentés» pour les nombreuses espèces de cétacés du secteur, en raison notamment des levés sismiques et de la pollution sonore générée par les opérations?.

Selon les conclusions de l’AEIC, un forage peut avoir des «effets comportementaux» sur les cétacés jusqu’à 100 kilomètres du site et il peut durer jusqu’à six mois.

Le gouvernement se montre, pour sa part, confiant. «Les forages exploratoires s’appuient sur des données scientifiques et sont autorisés uniquement lorsque des conditions rigoureuses en matière d’environnement et de consultation sont remplies», explique le cabinet du ministre de l’Environnement Jonathan Wilkinson.

On précise que plusieurs mesures sont prévues pour les forages à venir afin de réduire les «effets potentiels» sur la faune marine et de «surveiller les effets sur les objectifs de conservation» de la biodiversité.

Pour chacune des campagnes de forages prévues par Chevron, Equinor et BHP Canada, l’AEIC conclut aussi que le projet «n’est pas susceptible d’entraîner d’effets environnementaux négatifs importants», en raison des mesures prévues par les promoteurs.

Le rapport portant sur BHP Canada souligne ainsi que la pétrolière a prévu des «procédures» pour éviter les déversements, un type d’incident que l’entreprise juge «peu probable».

En cas d’«éruption» majeure de pétrole, l’équipement nécessaire pour stopper la fuite n’est pas disponible au Canada. Il serait transporté depuis la Norvège, ce qui signifie qu’un délai de plusieurs jours serait à prévoir pour l’installation.

Dans les trois cas, des forages sont par ailleurs prévus à plus de 1.000 mètres de profondeur. BHP Canada envisage même de forer à plus de 2.500 mètres de profondeur. À titre de comparaison, le forage de BP qui a provoqué la marée noire dans le golfe du Mexique en 2010 était un forage exploratoire qui se situait à environ 1.500 mètres de profondeur.

Appuis à l’industrie

Cette nouvelle décision en faveur de l’industrie pétrolière s’inscrit dans la foulée de plusieurs autres gestes faits au cours des derniers mois pour stimuler les forages au large de Terre-Neuve.

L’automne dernier, le gouvernement a offert 320 millions de dollars pour soutenir les travailleurs de l’industrie. Il a alors confié le soin de formuler des «recommandations» sur les façons d’investir ces fonds publics à un comité contrôlé par des proches de l’industrie pétrolière.

C’est ainsi que la pétrolière Husky, qui comptait un membre sur le comité, a reçu 41 millions de dollars en décembre afin de maintenir des emplois liés à un projet de développement au large de Terre-Neuve, et ce, même si l’entreprise a admis que le projet pourrait bien être stoppé.

Cette même entreprise est à l’origine du plus important déversement de pétrole de la province, survenu en 2018.

Au plus fort de la crise de la COVID-19 au printemps dernier, le gouvernement a décrété l’abolition du processus d’évaluation environnementale jusqu’ici en vigueur pour tous les forages exploratoires menés sur un territoire de 735.000 km2, à l’est de Terre-Neuve.

Le ministre des Ressources naturelles, Seamus O’Regan, a alors dit vouloir «maintenir la compétitivité» de l’industrie, jugeant que celle-ci constitue «un élément important de notre avenir fondé sur la croissance propre».

Cette décision est contestée en cour par le Fonds mondial pour la nature, qui juge qu’Ottawa a failli à ses devoirs dans le cadre de l’«évaluation régionale» qui a précédé la fin du processus jusqu’ici en vigueur. «Le gouvernement fédéral semble faire tout son possible pour soutenir une industrie de moins en moins viable», résume un porte-parole, Mark Brooks.

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DIX FORAGES DÉJÀ AUTORISÉS EN MARS 2020

Le ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, avait déjà autorisé en mars 2020 les pétrolières Husky Oil et Exxon à mener au moins 10 forages exploratoires en milieu marin d’ici 2027, dans une zone située sur les Grands Bancs de Terre-Neuve, dans l’Atlantique. Des levés sismiques et d’éventuels essais de production sont aussi autorisés.

Selon le ministre Wilkinson, ce nouveau projet de recherche de pétrole et de gaz naturel «nest pas susceptible dentraîner des effets environnementaux négatifs importants». Le rapport produit par lAgence d’évaluation dimpact du Canada conclut aussi que le risque dun déversement pétrolier majeur est «extrêmement faible».

Husky Oil et Exxon, deux entreprises déjà actives dans l’exploitation pétrolière en milieu marin au Canada, ont connu des déversements pétroliers au large de Terre-Neuve en 2018 et 2019.

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Selon le «pire» scénario de déversement évoqué dans leur étude dimpact, une «éruption» de pétrole pourrait laisser fuir plus de 40.000 barils par jour.

Cela signifie quen sept jours, le déversement pourrait être aussi important que la marée noire provoquée par le pétrolier Exxon Valdez, en 1989.

Selon l’étude dimpact des promoteurs, la région maritime où seront menés les forages compte des «zones dimportance écologique et biologique», plusieurs espèces de cétacés (dont certaines sont menacées) et doiseaux marins, mais aussi une importante activité de pêche commerciale.

Alexandre SHIELDS - © Le Devoir

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