L'Océan à la bouche

Les tribulations d’une baleine qui tente d’éviter les navires

Une incroyable vidéo montre les déplacements d'une baleine qui tente pendant une semaine d'éviter des navires. Des chercheurs ont modélisé les déplacements d'une baleine bleue au travers du trafic maritime au large de la Patagonie chilienne. Cette animation démontre à quel point la vie de ces animaux est risquée.

Une baleine bleue dans le Golfe de Californie (photo d'illustration).Une baleine bleue dans le Golfe de Californie (photo d'illustration). © Christopher SWANN / BIOSPHOTO / AFP

Une équipe internationale de chercheurs a réalisé une modélisation aussi impressionnante que tragique : elle traduit le difficile déplacement des baleines bleues (Balaenoptera musculus) au travers du trafic maritime au large de la Patagonie chilienne.

Une population de baleines déjà très fragile

Aujourd'hui, les nouvelles technologies permettent un suivi plus précis des animaux à travers leur écosystème. "Il n'est donc pas surprenant que les approches de mouvement soient de plus en plus utilisées comme un outil écologique pour informer les actions de conservation et de gestion", remarquent les chercheurs dans une nouvelle étude publiée le 1er février 2021 dans la revue Scientific Reports.

La population de baleines bleues au sud-est du Pacifique est en danger et fait donc partie des groupes d'animaux sous surveillance. L'été venu, ces cétacés se rendent au large de la Patagonie chilienne pour allaiter leur petit et se nourrir. En s'y rendant, les baleines bleues se mettent malheureusement en danger.

En effet, le trafic maritime y est intense et le risque de collision avec un navire élevé. Ces cétacés sont victimes des "interactions négatives avec les activités d'aquaculture et de pêche, des effets directs et indirects d'opérations d'observation des baleines mal réglementées et des perturbations générales provenant du bruit et de la pollution acoustique".

C'est dans ce contexte que les chercheurs ont souhaité identifier les mesures de conservation les plus pressantes à mettre en place. Une mission de la plus haute importance car il s'agit ici "d'une population de quelques centaines de baleines avec un très faible potentiel de prélèvement biologique d'origine anthropique estimé à 1 individu tous les 1,8 an pour une croissance continue".

Cette nouvelle étude se base sur les données collectées par des balises sur 15 baleines, sur des modélisations de l'utilisation de l'espace par ces mêmes animaux et sur des estimations de la probabilité pour une baleine de rencontrer un navire en tenant compte de quatre flottes opérant au large de la Patagonie chilienne.

Les navires liés à l'aquaculture largement en cause

Les résultats obtenus sont édifiants. L'un des auteurs de l'étude, Luis Bedrinana-Romano, a même réalisé une animation grâce à eux. Elle dévoile le quotidien d'une baleine (point bleu), durant une semaine, qui tente de se déplacer pour se nourrir entre les navires (points oranges).

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Une flotte en particulier s'est montrée dangereuse pour les baleines bleues : celle associée à l'aquaculture. 729 de ses navires (soit 83% du nombre total de navires présents) étaient actifs tous les jours. La flotte liée à l'aquaculture était aussi l'une des plus diversifiées analysée dans l'étude.

Ses navires permettent le déplacement du personnel, le transport de ressources vivantes et transformées et le mouvement de fournitures et d'infrastructures. Ses navires ont des tailles comprises entre 5m et 100m.

Pour les chercheurs, il est possible que cette flotte "représente le principal moteur des interactions négatives entre les navires et les baleines dans la région". "Bien qu'il n'existe pas de protocole systématique de suivi ou d'enregistrement dans cette région, les déclarations des autorités locales et la presse locale ont documenté au moins trois événements de mortalité importante de baleines liés à des collisions avec des navires dans le nord de la Patagonie chilienne (deux rorquals bleus et un rorqual boréal)", souligne l'étude.

Et le danger qui plane au-dessus de ces cétacés est sans doute sous-estimé par cette étude. "Il est important de reconnaître que toutes les analyses effectuées ici étaient limitées aux navires transportant des transpondeurs et légalement mandatés pour soumettre des données de position, prévient le texte.

Par conséquent, plusieurs types de navires opérant dans la zone qui pourraient contribuer au risque de collision (par exemple, les cargos et les pétroliers internationaux, les bateaux de croisière, ainsi que les navires artisanaux, récréatifs et militaires) sont actuellement non comptabilisés".

Les baleines bleues - qui peuvent atteindre 30 mètres de long - peinent à éviter les navires à temps. Ce type de collision est donc un problème majeur pour la survie de cette population en particulier.

"Pour l'instant, le moyen le plus efficace de réduire le risque de collision est de séparer les baleines et les navires, que ce soit dans l'espace ou dans le temps, et lorsque cela n'est pas possible, d'autres mesures (comme la régulation de la vitesse) peuvent être recherchées et appliquées", demandent les scientifiques.

Ces baleines sont de grandes voyageuses. Il est donc vital pour leur survie de savoir quels chemins elles empruntent, où elles s'arrêtent pour manger, se reproduire et mettre bas afin de protéger ces lieux. Il n'y a que de cette façon que la population de la Patagonie chilienne pourra se remettre de la chasse baleinière qui l'aura tant épuisée au 20e siècle.

Anne-Sophie TASSART - © Sciences et Avenir (abonnés)

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