L'Océan à la bouche

Les espèces marines fuient l'équateur

Selon une étude, la hausse des températures des océans pousserait des milliers d'espèces à s'éloigner de l'équateur. Au cours des cinquante dernières années, la biodiversité marine se serait, au mieux, stabilisée, mais aurait décliné dans les eaux dépassant en moyenne les 20°C.

Un requin baleine.

Un requin baleine. © Unknown

Sur les quelque huit millions d'espèces animales et végétales estimées sur Terre, un million sont désormais menacées d'extinction. C'est le constat dressé par l'IPBES dans un rapport publié en mai 2019. Une conclusion qui fait état d'un déclin global sans précédent de la biodiversité à travers le monde.

Mais la biodiversité ne fait pas que diminuer. Elle connait aussi de nets changements dans sa distribution. Des modifications favorisées par les activités humaines, de même que par le changement climatique. C'est ce que confirme une étude publiée cette semaine dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences.

Ces travaux se sont intéressés à la biodiversité marine et plus précisément à la distribution des espèces en fonction des latitudes. Les résultats montrent qu'en cinquante ans, les régions situées autour de l'équateur pourraient déjà être devenues trop inhospitalières pour certaines d'entre elles. En cause : l'augmentation des températures océaniques.

Une chute d'environ 1500 espèces

Pour arriver à cette conclusion, les scientifiques ont examiné des données portant sur la distribution de plus de 48.600 espèces et remontant jusqu'à 1955. Objectif : observer comment la concentration d'espèces à travers les latitudes a évolué en fonction des températures au cours des dernières décennies.

D'après leurs résultats, les eaux équatoriales ont connu une baisse de leur richesse biologique sur cette période. "Nos recherches ont montré une chute d'environ 1.500 espèces au niveau de l'équateur", a précisé à l'AFP Mark Costello, professeur de biologie marine à la University of Auckland et auteur principal de l'étude.

Néanmoins, des différences sont apparues en fonction des types d'organismes. Les espèces dites benthiques qui sont liées au plancher marin telles que les coraux, les huîtres ou les algues, n'ont ainsi montré aucun déclin à l'équateur. À la différence des espèces pélagiques qui elles ont diminué de façon significative entre 1965 et 2010.

"Les espèces benthiques ne peuvent se déplacer que durant leur stade de vie flottant. Leur déplacement se fait donc entre les générations", alors que les espèces vivant en haute mer "peuvent se déplacer avec les masses d'eau au cours de leur vie", a expliqué David Schoeman, écologue de la University of the Sunshine Coast et co-auteur du rapport.

Car si la diversité a diminué autour de l'équateur, les espèces n'ont pas totalement disparu. Elles se sont plutôt déplacées plus au nord ou au sud, pour retrouver des conditions plus appropriées. C'est ce que les scientifiques appellent une extirpation, soit la perte d'une espèce à une échelle locale.

Une migration plus prononcée vers le nord

"Les espèces tropicales "manquantes" suivent probablement leur habitat thermique alors que les eaux subtropicales se réchauffent", a commenté le Pr. Schoeman dans un communiqué. À travers leur étude, les scientifiques ont en effet établi un lien net entre l'évolution du nombre d'espèces et celles des températures océaniques.

Les résultats ont montré qu'en fonction des espèces, le nombre se stabilisait ou chutait au niveau des latitudes présentant une température de surface annuelle moyenne supérieure à 20° Celsius. Et la migration vers le pôle s'est avérée plus prononcée vers le nord de l'équateur où les océans se réchauffent plus vite que dans l'hémisphère sud.

Cette nouvelle étude confirme les conclusions de précédents travaux ayant mis en évidence une telle migration vers les pôles. Un rapport publié en mars 2020 dans la revue Current Biology a établi un lien entre le déclin de l'abondance des espèces autour de l'équateur et le réchauffement des eaux.

Une autre étude parue en mai 2020 dans la revue Nature Ecology & Evolution a conclu que la redistribution de la biodiversité face au changement climatique était six fois plus importante dans les écosystèmes marins que terrestres.

Des eaux trop chaudes pour survivre ?

Cette redistribution "provoque un processus appelé tropicalisation, où les espèces présentant des affinités pour les eaux chaudes deviennent plus communes alors que celles préférant les eaux froides se raréfient", a décrypté l'écologue. "Ce processus est clairement visible ici sur la Sunshine Coast (en Australie)".

Et la tendance est loin de s'inverser. Les résultats ont montré que la baisse du nombre d'espèces pélagiques s'est accrue entre 1985 et 2010, comparé aux vingt années précédentes. D'après les chercheurs, l'intensification du déclin suggère que les eaux seraient déjà devenues trop chaudes pour que certaines espèces parviennent à y survivre.

"Les implications de nos recherches sont sérieuses", a souligné le Pr. Schoeman indiquant que la tendance observée ces cinquante dernières années ne constitue qu'une fraction du réchauffement attendu d'ici 2050. Ceci suggère que "le déclin du nombre d'espèces au niveau des zones tropicales pourrait s'étendre à un déclin dans les zones subtropicales".

"Le réchauffement climatique modifie la vie dans les océans depuis au moins soixante ans", a affirmé de son côté, Mark Costello à l'AFP. "Cela va continuer tout au long du siècle, mais le rythme va dépendre de la façon dont nous réduisons - ou non - nos émissions de gaz à effet de serre".

Des régions plus vulnérables

La nouvelle étude ne s'est pas intéressée à la façon dont les différentes espèces s'adaptent individuellement à leur nouvel environnement. Difficile donc de prédire à partir de ces données les conséquences exactes pour les écosystèmes marins et ceux qui en dépendent. Il est toutefois probable que certaines régions pourraient être sérieusement impactées.

"L'Indonésie et d'autres régions situées près de l'équateur, tels que l'Afrique de l'Ouest, sont celles qui auront le plus à perdre parce que leurs stocks de pêche ne peuvent que diminuer", aucune espèce ne remplaçant celle qui auront migré, a assuré le professeur de biologie marine.

"Le déclin du nombre d'espèces au niveau des tropiques menace les moyens de subsistance de toutes nos îles tropicales voisines, tant en termes de ressources marines que d'attractions touristiques", a confirmé le Pr. Schoeman qui appelle une nouvelle fois les gouvernements à prendre au sérieux la menace du réchauffement climatique.

Environ 1,3 milliard de personnes vivent dans les zones côtières tropicales à travers le monde. Une grande partie d'entre eux dépendent des ressources marines pour subvenir à leurs besoins.

Émeline FÉRARD - © GEO

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