"Sans océan, nous serions carbonisés !"

Des centaines d'initiatives s'appuyant à la fois sur les sciences et les expériences locales vont être déployées dans les grands bassins océaniques de la planète. Objectif: retrouver un océan en bonne santé à l'horizon 2030. Entretien avec Françoise Gaill, coordinatrice de la plateforme Océan & Climat.

«Sans l’Océan, nous serions carbonisés à la surface de la Terre, soumis à des températures insoutenables.» - Françoise Gaill

Les Nations unies lancent en 2021 la “Décennie pour les sciences océaniques au service d'un un développement durable”. De quoi s'agit-il ?

Françoise Gaill : cette initiative est lancée ce 1er janvier sous l'égide de l'Unesco et durera jusqu'en 2030. Il s'agit de donner à l'océan, qui représente 71% de la surface terrestre, un rôle central dans les futures activités de développement. Cette initiative est en préparation depuis près de trois ans dans tous les bassins océaniques. C'est un processus onusien lent, long. Mais au printemps 2020, plus de 230 contributions écrites ont déjà été reçues, ce qui montre qu'il existe une dynamique. Nous partons de l'océan dans son état actuel - avec ses problèmes de surpêche, de pollution, de réchauffement, d'acidification, de désertification - pour essayer d'aller vers l’océan que nous voulons, en bonne santé. La science peut réellement aider à transformer nos pratiques. Les actions dans ce sens sont d'autant plus urgentes que ce puits de carbone important - il a absorbé un tiers de nos émissions de CO2 depuis le début de l'ère industrielle - arrive au bout de ses capacités d’atténuation du réchauffement climatique.

Ce rôle central de l'océan dans la dynamique climatique n'a-t-il pourtant pas été longtemps oublié ?

Effectivement. En 2015, lorsque s’est tenue la 21e Conférence des Parties (COP 21) à Paris, l’océan n'était pas présent officiellement dans les discussions et ne l'avait jamais été dans les précédentes réunions internationales dédiées au réchauffement climatique. Quelques mois avant que se tienne cette COP 21, plusieurs acteurs de la société civile et de la recherche se sont mobilisés pour faire bouger les lignes. Nous avons alors fondé la "Plateforme Océans et climat", dont l'objectif était d'affirmer le rôle majeur de l’océan dans la machine climatique. Nous avons réussi à organiser des séances d'information parallèles lors de la COP 21. Le rôle de l'océan a finalement été introduit dans le préambule de l’accord de Paris.

Est-ce ainsi qu'a été lancée l'initiative d'un rapport spécial du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) centré sur les océans et les régions glacées ?

Oui ! Intitulé "Rapport spécial du GIEC sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique", ce texte fait la synthèse de près de 7.000 études scientifiques publiées à cette date sur le sujet. Même si ses constats sont alarmants, ce rapport a été une victoire importante. Il témoigne notamment de la montée en puissance des questions océaniques dans les réunions internationales depuis 2015. Citons notamment la conférence "Our Ocean" organisée par l’Union européenne en 2017 à Malte. À cette occasion, plus de 400 engagements pour 7,2 milliards d'euros ont été pris en faveur d'océans plus durables. Il a également été décidé d'instaurer 2,5 millions de kilomètres carrés d’aires maritimes protégées supplémentaires. Et pour la première fois, le secteur des affaires s'est largement mobilisé en faveur de la conservation des océans. C'est en 2017 également qu'a été prise la décision de dédier la décennie 2021-2030 aux sciences océaniques. L'océan s'impose de plus en plus dans le paysage des sciences climatiques et des décisions prises par les gouvernants. Cela découle d'une meilleure compréhension de son rôle crucial de régulateur du climat. Sans lui, nous serions carbonisés à la surface de la Terre, soumis à des températures insoutenables.

Concrètement, quelles seront les actions menées par cette décennie scientifique dédiée aux océans ?

L’océan nourrit et assure le quotidien de plus de 3 milliards de personnes. Avant la pandémie de Covid-19, le rendement économique futur des océans était estimé à 3 milliards de dollars d’ici à 2030. Les sociétés qui en dépendent doivent développer une culture de protection de cet espace naturel. Les agences spatiales, les scientifiques, les acteurs économiques, la société civile... Toutes ces énergies doivent se fédérer pour trouver de nouvelles solutions pour sauvegarder un milieu dont nous dépendons. Dans de très nombreux pays, il faut repenser les pratiques de pêche pour que les espèces survivent et nous nourrissent directement. La pêche minotière par exemple, consiste à pêcher des poissons qui vont en nourrir d'autres dans les élevages aquacoles. Il faut arrêter de subventionner ce système aberrant ! Un groupe de travail onusien estime que les investissements durables dans les océans pourraient produire des bénéfices au moins cinq fois supérieurs à leurs coûts

Que pouvons-nous faire face à la menace de l'élévation du niveau des mers ?

Il faut adapter les régions les plus menacées, comme par exemple la Nouvelle-Aquitaine en France. Les acteurs régionaux, notamment à Biarritz, prennent déjà en compte ce péril. Des travaux sont déjà lancés pour organiser, aménager, gérer le recul du trait côtier. Il faut d’abord réduire les activités humaines qui ont un impact dramatique sur le climat. Une grande partie de la façade ouest de la France est menacée par la montée des eaux. Nous sommes à ce titre logés à la même enseigne que la Californie et le Pacifique sud-ouest. Chacun cherche ses solutions, mais l'expérience des uns devrait soutenir les réflexions des autres... Il faut créer de nouvelles pratiques durables, qui deviendront des traditions pour les générations futures. Il faut partir des territoires, des petites villes, du bon sens des locaux qui sont en contact permanent avec le milieu naturel. La science doit dialoguer avec ces savoirs locaux.

À l'échelle internationale, l'élection de Joe Biden change-t-elle la donne ?

C’est un signal fort. Cela signifie que les États-Unis vont revenir sur la scène internationale pour gérer les problèmes environnementaux ! John Kerry a d'ores et déjà été nommé représentant spécial pour le climat. Il est l’homme de la situation : c'est lui en effet qui a signé pour les États-Unis l'Accord de Paris en 2015. Il est aussi sensible aux questions océaniques, puisqu'il a lancé en 2014 l'initiative “Our Ocean”. Depuis lors, tous les trois ans a lieu un événement dédié à la protection des océans. Cette nouvelle décennie devrait donc revoir en profondeur notre rapport aux océans.

Sylvie ROUAT - © Sciences et Avenir

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