En Méditerranée, les poissons rétrécissent ou disparaissent

Certaines espèces de poissons deviennent plus petites, d’autres sont de moins en moins nombreuses… Sur la côte méditerranéenne, le réchauffement climatique et la surpêche ont déjà des conséquences concrètes. De quoi rendre indispensable le développement d’une pêche plus durable.

Fond méditerranéen - illustration

La scène se passe sur la côte méditerranéenne, quelque part entre Toulon (Var) et Marseille (Bouches-du-Rhône). Nous sommes en 1995. Pierre Morera, jeune pêcheur d’une trentaine d’années, doit se résoudre à pêcher des poulpes, un animal qu’il trouve pourtant attachant. Pas le choix s’il veut pouvoir continuer à vivre de son métier.

«On en a pêché beaucoup, on se concentrait uniquement sur cette espèce, se souvient-il des années plus tard, aujourd’hui âgé de 57 ans. Et puis, je me suis aperçu d’une nette diminution des stocks. C’est bien simple, il y en avait de moins en moins, voire quasiment plus», se remémore le pêcheur, encore attristé. Sa décision est alors prise, il ne pêchera plus jamais.

Mais l’histoire sert de leçon à celui qui est devenu président du Comité des pêches du Var. «J’ai touché du doigt qu’une pêche trop spécialisée et trop soutenue peut faire du mal», a-t-il retenu.

Poulpe (pieuvre) commun (Octopus vulgaris) © Albert KOK - Wikimedia CommonsPoulpe (pieuvre) commun (Octopus vulgaris) © Albert KOK - Wikimedia Commons

Et si cette scène augurait ce que le réchauffement climatique et la surpêche nous réservent dans les prochaines années ? Cette crainte, de nombreux pêcheurs du sud-est de la France la partagent.

De moins en moins d’oursins à cause du réchauffement de l’eau

Avec 32 années sur les mers à son compteur, Pierre Morera, pêcheur «par choix et par passion», dit avoir déjà constaté les effets du changement climatique.

«J’ai commencé à le percevoir en 2007. Nous, ici, dans la rade à Toulon, on a très souvent un courant d’est, qui vient d’Italie. À partir de cette année-là, on a constaté un courant nord et sud qui est très mauvais pour la pêche. C’est simple, vous mettez le même matériel, mais vous ne pêchez rien ! Ces nouveaux courants ont perturbé les flux de plancton et ça a eu une incidence sur toute la chaîne alimentaire, donc sur les poissons que je pêche», explique-t-il depuis son bureau du Comité des pêches du Var, dans la rade de Toulon.

Il cite également l’acidification des océans, liée aux rejets en CO2 de l’activité humaine, tout comme un réchauffement de l’eau. Cet ancien pêcheur d’oursins sait de quoi il parle. «Comme l’eau est plus chaude l’été, les oursins descendent plus bas pour trouver des températures plus froides. Et la pression de l’eau les tue. Résultat : il y en a de moins en moins.»

Les 3 principales espèces d'oursins de Méditerranée: de gauche à droite, l'oursin comestible, l'oursin granuleux, et l'oursin noir. © Frédéric DUCARME - CC BY-SA 4.0Les trois principales espèces d'oursins de Méditerranée : dans l'ordre de gauche à droite, l'oursin comestible (Paracentrotus lividus), l'oursin granuleux (Sphaerechinus granularis), et l'oursin noir (Arbacia lixula). © Frédéric DUCARME - CC BY-SA 4.0

«Signes manifestes du réchauffement climatique»

Ces effets sont bien connus des scientifiques. «Il y a des signes manifestes du réchauffement climatique», nous déclare Yunne Shin, chercheuse en écologie marine à l’institut de recherche pour le développement (IRD, Marbec).

«C’est très difficile de démêler ce qui est dû au changement climatique, à la pêche ou même à la pollution, mais toutes les ressources en Méditerranée sont extrêmement dégradées, l’état des stocks de poisson est très bas», poursuit cette spécialiste en biodiversité marine basée à l’université de Montpellier (Hérault).

Concrètement, la taille des sardines et des anchois a baissé depuis plusieurs années. «On soupçonne le changement climatique, car la hausse de la température demande à ces poissons plus de nourriture, sinon ils deviennent plus petits.»

Banc d’anchois. © Matthew SAVOCA - CC BY-NDBanc d’anchois. © Matthew SAVOCA - CC BY-ND

Six fois trop de poissons sont pêchés en Méditerranée

Autre conséquence : certaines espèces aimant l’eau chaude prolifèrent. C’est par exemple le cas du poisson-lapin et du barracuda. À l’inverse, d’autres voient leur population se réduire, comme les oursins ou le merlu. Leurs niveaux commencent à être préoccupants, ils sont donc de plus en plus difficiles à pêcher.

Ces répercussions ont des conséquences en chaîne.  Cela vient bouleverser un écosystème. Comme la biodiversité induit des réactions en chaîne sur toutes les espèces, on ne sait pas tellement ce que cela peut donner sur le long terme», prévient Yunne Shin.

Le poisson-lapin (Lagocephalus sceleratus) aussi appelé poisson-coffre ou poisson-ballon, cousin du fugu, est toxique pour l’homme.Le poisson-lapin (Lagocephalus sceleratus) aussi appelé poisson-coffre ou poisson-ballon, cousin du fugu, est toxique pour l’homme.

«Selon les projections, on va jusqu’à moins 25 % de biomasse en moins pour les espèces d’intérêt commercial dans le nord de la Méditerranée, c’est-à-dire sur les côtes françaises, qui sont affectées très négativement. Et ce, d’autant plus si l’exploitation continue comme d’habitude», poursuit la scientifique.

Car la Méditerranée est souvent pointée du doigt comme étant l’une des mers les plus surexploitées, ce qui n’arrange pas les choses. De quoi faire dire à Yunne Shin que cette région du monde est «un peu le mauvais élève» sur le sujet de la pêche. Aujourd’hui, le niveau d’exploitation est presque six fois supérieur au maximum de captures soutenable.

Un barracuda © Laban712 – Wikimedia commonsUn barracuda © Laban712 – Wikimedia commons

La pêche durable, une nécessité

Pourtant, des solutions existent. Elles prennent la forme d’une pêche durable, qui respecte à la fois les impératifs économiques nécessaires à la survie de la profession et le respect de la biodiversité et des poissons.

Depuis 2007, l’organisation non-gouvernementale Planète Mer travaille avec les pêcheurs locaux pour concilier respect de l’environnement et activités humaines. «Il y a de plus en plus d’actions pour l’environnement, pour une meilleure pêche durable», salue Laurent Debas, son président, docteur en océanologie, spécialiste des questions liées à la pêche, à l’aquaculture et à la protection de l’environnement marin.

Pierre Morera travaille avec l’association. «J’essaie de minimiser mon impact sur la planète et de valoriser mon poisson, explique-t-il. C’est-à-dire d’en tuer le minimum et de le vendre le mieux possible et, bien évidemment, de ne jamais jeter de poisson.»

Celui qui se définit comme «pêcheur écolo» met également en œuvre une pêche dite «polyvalente» : «En fonction des saisons et des périodes, je répartis mon effort de pêche. À des moments je pêche du thon et de l’espadon, à d’autres des sèches, des pagres», énumère-t-il.

Un espadon © WWFUn espadon © WWF

L’idée étant de ne pas pêcher tout le temps la même espèce et de la laisser se reposer, un peu comme un paysan le fait avec un chant en jachère. Pour cet amoureux de la nature, pas le choix : «J’aime passionnément la mer, c’est pour cela que je fais ce métier, donc je n’ai pas envie de détruire ce milieu», résume-t-il simplement. Cette polyvalence permet aussi de s’adapter à des conditions climatiques de plus en plus imprévisibles.

Pêche illégale

Au-delà de la façon de pêcher, on pourrait également mieux comptabiliser les stocks de poissons. Car à l’heure actuelle, seules quelques espèces font véritablement l’objet d’un recensement.

«On a développé une action pour améliorer nos connaissances sur le stock d’oursins», explique par exemple Audrey Lepetit, spécialisée pour Planète Mer dans la gestion des pêches et des écosystèmes côtiers.

Un travail est réalisé par l’association, en collaboration avec les pêcheurs et les scientifiques, pour mieux dénombrer les populations de poissons. Concrètement, les pêcheurs récoltent des données et Planète Mer les analyse. Un état des lieux crucial pour mesurer l’ampleur du déclin des ressources.

«Et puis, on est aussi confronté au problème de la pêche illégale qui passe à travers les mailles du filet, si j’ose dire», ajoute Laurent Debas, ancien responsable mer chez WWF France, depuis les bureaux de Planète Mer, situés à deux pas des eaux de la Méditerranée, à Marseille.

L’association lutte pour que des gardes «jurés», sorte de gendarmes des mers, soient recrutés en Méditerranée pour lutter contre le braconnage.

Agir avant qu’il ne soit trop tard

Mais cette nouvelle façon de pêcher et ces prises de conscience, plus respectueuses de l’environnement et des ressources, seront-elles suffisantes ?

«Ce qu’on peut faire peut changer les choses», pense Yunne Shin, citant l’exemple de la forte mobilisation sur le thon rouge, qui a permis de restaurer les stocks de cette espèce en danger.

Thons rouges de Méditerranée. © Fabien FORGET / International Seafood Sustainability Foundation (ISSF)Thons rouges de Méditerranée. © Fabien FORGET / International Seafood Sustainability Foundation (ISSF)

Mais il faut alors se dépêcher pour que la situation ne devienne pas irréversible. «Il y a des points de bascule où la résistance des stocks est mise à mal, des moments où c’est allé trop loin», précise la scientifique.

Le tout est donc d’agir avant, et le plus vite possible, pour ne pas voir les stocks de poissons s’effondrer pour toujours.

Paul GRATIAN - © Ouest France

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