Microplastiques en Arctique: nos lessives en cause

Des chercheurs ont mené une nouvelle étude sur les microplastiques qui polluent les eaux de l'Arctique. Ils ont constaté que 92% des particules provenaient de fibres synthétiques, en grande majorité des fibres en polyester similaires à celles présentes dans nos vêtements.

L'Arctique n'échappe malheureusement pas à la pollution par les microplastiques.

Le plastique est devenu un fléau pour notre planète. Omniprésent dans notre quotidien, le matériau s'est aujourd'hui insinué aux quatre coins du monde, jusqu'à contaminer tous les milieux, même les plus isolés.

Le problème est d'autant insidieux que cette pollution n'est pas toujours visible. On sait aujourd'hui qu'en se décomposant, le plastique forme des microparticules capables de se disperser aisément dans l'environnement.

L'Arctique n'échappe malheureusement pas à cette pollution. Une étude parue en 2015 a confirmé que les microplastiques étaient désormais présents à la surface comme sous la surface des eaux arctiques.

Mais d'où proviennent ces particules et comment sont-elles arrivées là ? C'est ce que les scientifiques tentent de déterminer.

Une nouvelle étude publiée dans la revue Nature Communications apporte aujourd'hui des réponses supplémentaires. Elle suggère qu'une grande partie des microplastiques pourraient provenir du lavage de nos vêtements.

Du plastique présent dans tous les échantillons sauf un

Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont collecté des échantillons d'eau de mer sur une section de 19.000 kilomètres étendue entre la ville de Tromsø en Norvège et le pôle Nord, en passant par l'Arctique canadien et la mer de Beaufort. Dans cette dernière, ils ont également réuni quelques prélèvements réalisés jusqu'à 1.000 mètres de profondeur.

Échantillons des microplastiques collectés dans l'océan Arctique.

Échantillons des microplastiques collectés dans l'océan Arctique.

Des particules microplastiques (MP) ont été caractérisées dans 71 échantillons d'eau de mer près de la surface (3 à 8 m de profondeur) recueillis au cours de quatre expéditions océanographiques en 2016: (i) à bord du NGCC Sir Wilfrid Laurier avec des échantillons de l'océan Pacifique Nord, de la mer de Béring et des Tchouktches Mer (C30; carrés bleus); (ii) la Convention des Nations Unies sur l'expédition sur le droit de la mer à bord du NGCC Louis S. St-Laurent le long d'un transect de Tromsø, Norvège, passant au-dessus du pôle Nord et dans le nord du bassin canadien (UNCLOS; cercles noirs); (iii) l'étude conjointe des glaces océaniques à bord du NGCC Louis S. St Laurent avec des échantillons du bassin Canada (JOIS; triangles rouges); et (iv) les expéditions One Ocean RV Akademik Ioffe, avec des échantillons prélevés au Groenland dans l'archipel arctique central du Canada (OOE; triangles jaunes). Des échantillons microplastiques (26) ont été prélevés dans six stations de la mer de Beaufort jusqu'à 1015 m (losanges bleu pâle). Des flèches sont dessinées pour fournir une représentation approximative des apports bien décrits des eaux originaires de l'Atlantique et du Pacifique dans l'océan Arctique. La largeur des flèches est proportionnelle au volume de l'afflux: ~ 0,9 Sv eau du Pacifique, ~ 8 Sv eau de l'Atlantique (1 Sv = 10 6 m 3 / s, par exemple Østerhus et al. 36 ).

En utilisant la microscopie et une analyse infrarouge, l'équipe a examiné dans tous les échantillons la présence de plastique et mesuré la taille des particules, les microplastiques mesurant par définition moins de cinq millimètres de diamètre.

Résultat : ils ont constaté que ces derniers étaient retrouvés dans tous les prélèvements sauf un.

La pollution plastique est d'autant plus insidieuse qu'elle n'est pas toujours visible. Elle peut former des particules de moins de 5 mm de diamètre. © Ryan HAGERTY / USFWS

La pollution plastique est d'autant plus insidieuse qu'elle n'est pas toujours visible comme ici. Elle peut former des particules de moins de 5 mm de diamètre appelées microplastiques. © Ryan HAGERTY / USFWS

Selon l'étude, la concentration atteignait en moyenne 40 microplastiques par mètre cube d'eau. Ces observations "soulignent la large distribution de ce polluant émergent dans cette région isolée", a expliqué à l'AFP Peter Ross, professeur adjoint de la University of British Columbia et principal auteur de l'étude.

Les résultats ont toutefois traduit des différences en fonction de la longitude. Les échantillons issus de l'est de l'Arctique ont montré une concentration trois fois supérieure à ceux prélevés dans les régions ouest.

Des fibres semblables à celles du textile

Pour en savoir plus sur leur origine, les scientifiques se sont intéressés à la nature des particules. Ils ont constaté que plus de 92% d'entre elles étaient des fibres synthétiques. Plus précisément, 73% étaient des fibres en polyester dont les propriétés et dimensions ressemblaient au polytéréphtalate d'éthylène (ou PET) utilisé pour les textiles.

En clair, ces résultats suggèrent que les microplastiques retrouvés en Arctique pourraient être issus des fibres de nos vêtements lavés en machine. "Le plastique est partout autour de nous et ce serait très injuste de pointer spécifiquement notre doigt vers les textiles comme unique source des microplastiques des océans", a concédé Peter Ross.

Cependant, "nous constatons une forte empreinte des fibres en polyester qui dérivent probablement très largement des vêtements", a-t-il poursuivi.

Les fibres synthétiques passeraient dans les eaux lors du lavage des vêtements et seraient ensuite en partie transportées via les cours d'eau jusqu'à l'océan.

Des milliards de microfibres non filtrées

Selon un rapport de l'ONG Ocean Wise à l'origine de la nouvelle étude, chaque vêtement pourrait libérer jusqu'à plusieurs millions de fibres durant un lavage classique.

En moyenne, les foyers nord-américains relâcheraient ainsi pas moins de 503 millions de microfibres chaque année, pour un équivalent d'environ 135 grammes.

Selon une estimation, les foyers nord-américains relâcheraient pas moins de 503 millions de microfibres chaque année. © Pixabay

Selon une estimation, les foyers nord-américains relâcheraient pas moins de 503 millions de microfibres chaque année. © Pixabay

Si les processus de filtrage permettent d'en éliminer une grande partie, des milliards de fibres échapperaient tout de même au processus et termineraient leur course dans les océans.

D'après une étude de cette même équipe, une station de traitement pourrait relâcher jusqu'à 21 milliards de microfibres dans l'environnement par an.

Ce n'est pas la première fois que des travaux révèlent la pollution associée au lavage des vêtements. "Ces estimations suivent des rapports indiquant les grandes quantités de microfibres relâchées par les textiles lors des lavages domestiques et une prédominance des microfibres synthétiques dans les eaux usées des villes", écrivent les auteurs.

Cette étude apporte néanmoins de nouveaux éléments. La différence de distribution observée entre l'est et l'ouest de l'Arctique "soutient l'idée selon laquelle davantage de microplastiques proviendraient de la face atlantique plutôt que de la face pacifique", a décrypté pour le New Scientist le Dr. Anna Posacka, de l'ONG Ocean Wise.

Réagir pour réduire la pollution

Les mécanismes à l'origine de cette distribution, de même que l'échelle de cette contamination en Arctique, demeurent flous. Une étude parue en 2019 a suggéré qu'une grande partie des microplastiques retrouvés dans la neige polaire (et celle des Alpes) avait été transportée sur de grandes distances par l'intermédiaire du vent.

Quoi qu'il en soit, les scientifiques espèrent, avec leur nouvelle étude, éveiller un peu plus les consciences quant à cette source méconnue de pollution plastique.

"Le secteur du textile peut faire beaucoup en concevant des vêtements plus durables, y compris des vêtements qui perdent moins de fibres", a estimé Peter Ross.

De leur côté, les responsables des stations d'épuration pourraient renforcer leurs mesures de traitement en faisant appel à des technologies capables d'éliminer plus efficacement les microfibres.

Les foyers quant à eux, auraient aussi un rôle à jouer, en réalisant moins de lessive, en choisissant des textiles plus durables et en installant des filtres sur leur machine.

L’étude complète parue dans «nature communications» (en anglais)

Émeline FÉRARD – GEO

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