3 heures et 42 mn: le nouveau record de plongée

En étudiant des milliers de plongées réalisées par des baleines de Cuvier, des scientifiques ont découvert que le mammifère marin peut rester en apnée bien plus longtemps qu'on ne pensait. Un spécimen aurait même établi un nouveau record en restant 3h 42mn sous l'eau.

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Baleine de Cuvier. © Danielle WAPLES / Duke University

La baleine de Cuvier (Ziphius cavirostris) est la baleine à bec la plus répandue à travers le monde. Elle est présente dans tous les océans et mers du monde à l'exception des contrées polaires. Si elle est reste relativement méconnue, on sait aujourd'hui que cette petite baleine est une experte en matière de plongée extrême. C'est même elle qui détient le record de la plongée la plus profonde et la plus longue de tous les mammifères marins.

Ce record a été documenté dans une étude publiée en 2014 dans la revue PLOS One. En réalisant plus de 3.000 heures d'observations, les scientifiques ont noté des plongées allant jusqu'à 2.992 mètres de profondeur et durant jusqu'à 137,5 minutes. Deux performances qui restaient inégalées. Du moins jusqu'ici.

Dans une nouvelle étude publiée dans la revue Journal of Experimental Biology, des chercheurs annoncent avoir observé un record de plongée bien supérieur.

Cette fois-ci encore, c'est une baleine de Cuvier qui en est à l'origine. Le spécimen fait partie d'un groupe d'une vingtaine de baleines balisées au large du cap Hatteras en Caroline du Nord, sur la côte est américaine.

De 2014 à 2018, les balises ont permis de collecter des données sur plus de 3.680 plongées réalisées par les mammifères. Ce sont ces plongées que les auteurs de la nouvelle étude ont étudié avec attention.

Plus de trois heures sous l'eau

"Nous avions besoin d'eaux calmes et d'observateurs expérimentés pour suivre ces animaux, parce qu'ils passent très peu de temps à la surface", explique dans un communiqué Nicola Quick, chercheuse au Marine Lab de l'Université Duke et principal auteur du rapport.

Les baleines de Cuvier sont en effet connues pour être très discrètes et rarement visibles: elles passent 90% de leur temps sous l'eau, ce qui complique les observations et contribue à la méconnaissance de l'espèce.

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Les baleines de Cuvier ne passent que très peu de temps hors de l'eau ce qui complique leur observation. © Danielle WAPLES / Duke University

Des calculs avaient ainsi suggéré que les petites baleines ne pouvaient pas rester submergées plus de 33 minutes avant de manquer d'oxygène et de passer à une respiration anaérobique (sans oxygène).

Si le premier record avait déjà contredit cette affirmation, le second l'exclut définitivement. Parmi les plus de 3.000 plongées observées, les chercheurs en ont repéré deux extraordinaires en 2017: l'une d'une durée de deux heures et 53 minutes, l'autre de trois heures et 42 minutes

"Nous n'y avons pas cru au départ. (Ces baleines) sont des mammifères après tout et tout mammifère passant autant de temps sous l'eau parait simplement incroyable", précise le Dr Quick.

Le reste des observations a toutefois confirmé les extraordinaires aptitudes des cétacés. Si la majorité des plongées ont duré environ une heure, 5% d'entre elles ont dépassé les 77,7 minutes. Soit la durée après laquelle les baleines passeraient à un mécanisme anaérobique.

Une durée de repos qui varie largement

"Cela nous a vraiment surpris que ces animaux soient capables d'aller bien plus loin que ce que les limites suggérées par les prédictions", ajoute la spécialiste. Pour en savoir plus, l'équipe a divisé les plongées en deux catégories: celles destinées à chasser des proies activement (généralement des poissons ou des calmars) et les autres sans chasse.

Ceci a permis de constater que les cétacés allaient bien plus profondément (jusqu'à 1.450 m) et plus longuement (60 min en moyenne) lorsqu'ils se nourrissaient. Sans chasse active, les plongées descendaient en moyenne jusqu'à 300-500 mètres pour une durée de 30 minutes.

Plus intéressant encore, les chercheurs ont étudié le temps de repos pris par les baleines entre deux plongées. Ils ont constaté que la durée variait largement d'une baleine à l'autre et d'une plongée à l'autre.

Ainsi, un spécimen s'est reposé à peine 20 minutes après une plongée de deux heures alors qu'un autre resté 78 min sous l'eau a passé quatre heures à proximité de la surface.

"En réalisant l'étude, nous pensions voir une hausse du temps de repos après une longue plongée. Le fait que ça n'ait pas été le cas ouvre de nombreuses autres questions", appuie le Dr. Quick.

Ces observations suggèrent que les baleines pourraient présenter un métabolisme extrêmement lent, couplé à des capacités supérieures de stockage de l'oxygène. Elles pourraient aussi être plus résistants à l'accumulation d'acide lactique dans les muscles due au métabolisme anaérobique.

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Le secret de plongée des baleines de Cuvier pourrait résider dans un métabolisme extrêmement lent et une capacité accrue à stocker l'oxygène. © Danielle WAPLES / Duke University

Les muscles de ces baleines qui mesurent environ six mètres "sont en quelque sorte construits différemment que ce à quoi vous vous attendriez pour un plongeur profond", poursuit la spécialiste auprès de la BBC.

"Elles ont des cerveaux plus petits et un volume pulmonaire relativement petit. Et elles ont beaucoup de bons tissus musculaires qui sont efficaces pour stocker l'oxygène, ce qui les aide probablement à augmenter la durée de leurs plongées".

Un record... anormal ?

Outre leurs secrets anatomiques, l'équipe s'interroge également sur les deux plongées extrêmes observées au cours de leur étude. Pourquoi les baleines sont-elles restées immergées aussi longtemps ? On l'ignore.

Il est possible qu'elles soient tombées sur une source alimentaire particulièrement riche. Ou peut-être qu'elles ont perçu un danger ou une nuisance sonore qui a perturbé leurs plongées.

Une hypothèse suggère en effet que ces descentes dans les profondeurs pourraient aider les baleines à échapper à leurs prédateurs tels que les orques ou les requins. Dans le cas présent, la dernière théorie serait cependant la plus probable, selon Nicola Hodgkins de l'ONG britannique Whale and Dolphin Conservation, non impliquée dans l'étude.

Le record serait intervenu environ 24 jours après une exposition au signal d'un sonar de la marine américaine. Or, les baleines de Cuvier sont connues pour être sensibles à ce type de nuisance sonore.

"Le record de durée de plongée de plus de trois heures n'est probablement pas normal", a affirmé la spécialiste à la BBC.

Cela pourrait plutôt être le résultat d'un "comportement anormal", "d'un individu poussé jusqu'à ses limites absolues" , a-t-elle conclu.

Émeline FÉRARD - © GEO

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