L'Océan à la bouche

L’U.E ne parvient pas à enrayer la perte de biodiversité marine

La Cour des comptes européenne porte un regard critique sur les politiques menées par l’Espagne, la France, l’Italie et le Portugal.

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Avec ce travail sur l’efficacité de la protection du milieu marin, la Cour des comptes européenne apporte sa contribution aux grandes conférences mondiales de 2021 sur la biodiversité, notamment la COP15 qui doit se tenir en Chine. Ce rapport spécial, rendu public jeudi 26 novembre, ne ménage pas les politiques menées par l’Union européenne (UEE), ni l’Espagne, la France, l’Italie et le Portugal, où a été menée l’enquête.

Il souligne l’«absence d’un réseau de zones marines protégées (ZMP) efficace, bien structuré et bien connecté», regrette que le réseau ne soit ni cohérent ni représentatif de la diversité des milieux, que les décisions concernant les espèces en danger soient prises avec retard, sur la base de données scientifiques obsolètes.

Le constat se corse au sujet de la surpêche catastrophique en Méditerranée. Un diagnostic résonnant comme en écho aux nombreux messages d’alerte des ONG de défense de l’océan.

Entre médiocre et mauvais

«Malgré un certain degré d’incertitude, le message [de l’Agence européenne pour l’environnement] est clair: l’UE n’est pas parvenue à enrayer la perte de biodiversité marine à l’échéance de 2020», synthétise l’audit.

Raies, requins, oiseaux de l’Atlantique, écosystèmes benthiques: de nombreux habitats et espèces sont dans un état de conservation fluctuant entre médiocre et mauvais, voire classé comme inconnu, ce qui n’est pas plus rassurant.

Les mers européennes ont pourtant généré environ 500 milliards d’euros de valeur ajoutée brute en 2015, et elles représentent 6,1 millions d’emplois. Leur préservation est inscrite dans les règles que se sont données les Vingt-Sept et dans les multiples conventions internationales qu’ils ont signées.

Les pays de l’UE peuvent s’enorgueillir d’avoir désigné plus de 3 000 sites Natura 2000, mais il reste beaucoup de trous dans leur filet de protection.

Ainsi, les directives européennes «Oiseaux» et «Habitats» n’incluent pas les poissons exploités à des fins commerciales, ni les moules, ni les étoiles de mer. On peut légalement capturer des espèces menacées, comme les éponges et les coraux. En fait, à peine plus de la moitié des ZMP sont dotées d’un plan de gestion, et moins de 1 % d’entre elles interdit toute forme de pêche.

À quoi est dû le déclin des mers, que les actions de l’UE ont échoué à «rétablir dans leur bon état écologique» ? À «la pêche, qui puise dans les ressources, endommage les fonds, et constitue l’une des principales pressions exercées sur le milieu marin», répondent les auteurs du rapport, qui lui consacrent une large place.

Des «progrès sensibles» ont été réalisés en Atlantique grâce à l’instauration de taux maximaux de capture (TAC): 99 % des stocks de poisson seraient exploités de façon durable.

Pas de quota en Méditerranée

La biomasse des stocks des côtes ibériques et du golfe de Gascogne semble en forte augmentation.

Cependant, en dehors des principaux poissons ciblés par les pêcheurs, les scientifiques ne peuvent fournir d’estimation pour la moitié des espèces. Et leurs recommandations sont souvent dépassées par la Commission européenne au moment de fixer les TAC, que le conseil des ministres de la pêche s’empresse d’augmenter.

La surcapacité de la flotte est responsable d’une surpêche généralisée

En Méditerranée, pas de quota pour réguler la pêche, juste un calcul basé sur la puissance des navires et le nombre de jours passés en mer.

Résultat: la surcapacité de la flotte y est responsable d’une surpêche généralisée, avec un taux d’exploitation 2,2 fois supérieur à ce qu’il faudrait pour tendre vers une pêche durable (seuls 6 % des stocks seraient dans ce cas).

Et le déséquilibre est patent entre les 17 500 petits bateaux côtiers de l’UE qui composent 72 % de la flotte et capturent 11 % du total des prises, et les grands navires qui en raflent 89 %.

«Le suivi, par les États membres, de l’intensité de l’effort de pêche d’une grande partie de la flotte méditerranéenne de l’UE laisse à désirer», constate la Cour des comptes européenne.

Elle dénonce notamment l’absence de dispositif réglementant les entrées et sorties de flotte: un senneur peut être remplacé par un chalutier bien plus dommageable pour l’environnement.

Elle aborde enfin l’épineuse répartition du Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche − le «Feamp», doté de 6 milliards d’euros de subventions pour la période 2014-2020.

L’Espagne (19 %), la France (10 %) et l’Italie (9 %) en sont les trois plus gros bénéficiaires. Le «Feamp» se doit de soutenir l’économie de la pêche et de l’aquaculture, mais a aussi pour mission de financer des mesures de conservation, des collectes de données scientifiques, de participer au suivi de la réglementation.

Dans les quatre pays où les rapporteurs se sont rendus, ces objectifs-là n’ont pas dépassé 6 % des dépenses directes. Moins de 2 millions d’euros ont servi «à limiter l’incidence de la pêche sur le milieu marin».

Martine VALO - © Le Monde (abonnés)

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