Où sont passés les grands requins blancs ?

Ces dernières années, les grands requins blancs se sont faits de plus en plus rares jusqu'à disparaitre quasi totalement au large des côtes du Cap en Afrique du Sud. Une étude commanditée par le gouvernement suggère que des orques en seraient responsables.

Grand requin blanc 2

Le grand requin blanc. © unknown

Où sont passés les grands requins blancs ? C'est la question qui interpelle les scientifiques depuis de longs mois maintenant au large du Cap en Afrique du Sud. Les eaux du pays sont connues pour abriter une faune marine aussi diverse qu'abondante. On y dénombre près de 190 espèces de poissons cartilagineux - requins, raies et chimères.

Jusqu'à récemment, les requins blancs (Carcharodon carcharias) faisaient partie des espèces régulièrement rencontrées. Entre 2010 et 2016, les spécialistes du programme Shark Spotters enregistraient une moyenne de 205 observations par an au large de la baie False à l'est du Cap. Et puis ce chiffre a commencé à décliner.

En 2018, à peine 50 observations ont été réalisées. Depuis, les ailerons ont disparu de l'horizon, même durant les mois qui constituent habituellement le pic de leur présence. En deux ans, un seul signalement a ainsi pu être confirmé dans la zone. La disparition des requins n'est pas totalement inédite.

Depuis le début du programme de surveillance en 2004, les squales s'étaient déjà absentés pendant plusieurs semaines voire mois. Mais c'est la première fois en seize ans d'observations qu'ils disparaissent aussi longtemps. Et la baie False n'est pas le seul site affecté puisque c'est aussi le cas de Gansbaai, un autre site populaire d'observation.

Grands requin blanc au large de gansbaai

Les grands requins blancs étaient jusqu'à récemment fréquemment observés au large de Gansbaai en Afrique du Sud.  © Joachim HUBER / CC BY-SA 2.0

Des orques chasseuses de requins blancs

Plusieurs pistes ont été évoquées pour expliquer la disparition des requins. Le gouvernement sud-africain semble aujourd'hui avoir résolu le mystère. Après étude, un comité d'experts suggère que des orques prédatrices seraient vraisemblablement à blâmer pour le phénomène.

"Le comité a mis en évidence certaines preuves d'un lien de causalité entre (la disparition des requins) et l'apparition d'un groupe d'orques qui s'est spécialisé dans la prédation de requins blancs", explique un rapport dévoilé cette semaine par le gouvernement sud-africain.

La responsabilité des orques avait déjà été avancée. Depuis 2015, un groupe d'orques est en effet apparu au large des côtes sud-africaines et les cétacés ont semblé développer un goût tout particulier pour les requins. En 2017, plusieurs squales ont été retrouvés morts dans la région, sévèrement attaqués et le foie manquant.

Les observations ont suggéré que deux orques, nommées Starboard et Port, auraient tué les spécimens pour se nourrir de leur organe, particulièrement nutritif, laissant le reste de leur carcasse intacte. Et le duo a rapidement donné raison aux soupçons. En mai 2019, il a été observé chassant un requin plat-nez à proximité de Seal Island dans la baie.

Ce même mois, cinq carcasses en piteux état de cette espèce de requin se sont échouées dans la baie de Betty, légèrement plus à l'est. Cette année encore, un autre spécimen portant des blessures similaires a été trouvé sur une plage. Et Starboard et Port semblent toujours dans les parages selon des observations réalisées en avril dernier.

Des requins qui ont fui face aux prédatrices ?

Les spécialistes pensent que la présence de ces prédateurs aurait incité les grands requins blancs à fuir. Un phénomène similaire a été documenté dans une étude publiée en 2019 par une équipe américaine ayant observé des rencontres requins-orques dans les îles Farallon au large de la Californie.

"Quand ils sont confrontés à des orques, les grands requins blancs peuvent immédiatement quitter leur terrain de chasse préféré et ne pas revenir pendant un an, même si les orques ne font que passer", a résumé dans un communiqué le Dr. Salvador Jorgensen, chercheur au Monterey Bay Aquarium et principal auteur de l'étude.

Il existe differents types d orques

Il existe différents types d'orques. Si certaines ne se nourrissent que de "petits" poissons, d'autres chassent des espèces plus imposantes tels que des requins et des mammifères marins. © Pixabay

Durant la présentation du rapport, Alison Kock, biologiste marine et membre du comité, a précisé qu'à chaque attaque d'orques, "un déclin immédiat et un vide étaient observés dans les signalements de requins". Mais "nous n'avons pas encore toutes les réponses" à ce mystère, a-t-elle concédé reprise par l'AFP.

Aucun lien entre la pêche et la disparition des requins ?

Parmi les autres causes évoquées, figuraient les activités de pêche environnantes. Une théorie avançait ainsi que cette exploitation aurait affecté la présence des proies de C. carcharias, les poussant à aller voir ailleurs. Mais les experts ont écarté cette hypothèse dans leur rapport.

"Le comité n'a trouvé aucun lien de causalité entre les activités de pêche [...] et l'abondance des grands requins blancs", affirment-ils. Notant que ces prédateurs s'attaquent à plus de 40 espèces, ils concluent qu'aucune preuve n'indique que les espèces ciblées par la pêche constituent "une proportion significative du régime alimentaire des requins".

D'autant plus que le déclin de la population de requins bancs n'est pas global en Afrique du Sud, soulignent-ils dans leur analyse, évoquant plutôt "des changements localisés en abondance". Si les squales ont disparu du Cap, ils seraient ainsi encore présents dans d'autres baies où la pêche est pourtant plus intense.

Le mystère est donc loin d'être totalement résolu, et le comité d'experts appelle à collecter davantage d'informations sur les changements dans l'écosystème, le régime alimentaire des grands blancs et la présence des orques afin d'obtenir des preuves supplémentaires sur son origine.

Au-delà des préoccupations environnementales, la disparition de C. carcharias constitue un coup dur pour le tourisme sud-africain qui a développé de nombreuses activités autour de l'observation des requins, telles que les plongées en cage et les excursions en bateau.

Émeline FÉRARD - © GEO

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