Japon: dans la fabrique des thons géants

Des scientifiques japonais l’ont fait ! Après des décennies d’essais ratés, ils ont réussi à faire se reproduire, et grandir en captivité, le thon rouge du Pacifique, star des sushis. Objectif : sauver l’espèce, victime de la surpêche. Mais à quel prix ?

Kushimoto harbor aquaculture sea cages

Kushimoto harbor - aquaculture sea cages. © Christoph GERIGK

C’est sur la petite île de Kii Oshima que l’institut de recherche en aquaculture de l’université Kindai a réussi à faire se reproduire, grande première mondiale, des thons rouges du Pacifique élevés en captivité.

Une fois que les œufs ont éclos en laboratoire et que les poissons ont suffisamment grandi, ils sont déplacés en mer, dans des cages en filet coiffées, à la surface, par un grand anneau flottant.

Là, les conditions sont optimales pour leur développement: cette région du sud-est du Japon est peu peuplée. Aucun rejet industriel ne pollue l’océan Pacifique. Et Thunnus orientalis apprécie la température de l’eau: entre 14 et 29°C.

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Zoom sur les nageoires de la bête. © Christoph GERIGK

Champion de natation

Véritable merveille de la nature, ce prédateur, qui peut atteindre trois mètres et peser une demie-tonne, est capable de nager à soixante-dix kilomètres heure !

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© Christoph GERIGK

Patrimoine (génétique) en péril

Quand les chercheurs japonais ont commencé, en 1970, à pêcher les premiers thons rouges pour les observer, ils n’en connaissaient presque rien et personne n’avait encore essayé de traiter le vénérable animal comme un vulgaire poisson de bocal.

Aujourd’hui encore, au laboratoire de Kii Oshima, des prélèvements ADN sont régulièrement réalisés, pour comprendre comment évolue la petite population locale de Thunnus orientalis: l’élevage isole les animaux de leur environnement, d’où le risque de malformations liées à la consanguinité.

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Petit poisson ne deviendra pas grand…

Ces quatre poissons sont morts avant l’heure, victimes de collisions contre les cuves du laboratoire. Malgré une équipe scientifique à la pointe et aux petits soins, les pertes sont encore énormes à Oshima Station: en moyenne, cent œufs ne produisent que deux thons aptes à la consommation.

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L’espoir d’en connaître un rayon

Un chercheur d’Oshima Station examine aux rayons X des juvéniles décédés pour essayer de comprendre les causes du taux élevé de mortalité. Choix de la nourriture, dosage de la lumière, niveau d’oxygénation de l’eau… tout est passé au crible.

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© Christoph GERIGK

Drôles de croquettes

Nourrir les grands prédateurs comme le thon rouge du Pacifique est un casse-tête. Après trois jours de vie, Thunnus orientalis exige du plancton vivant. Au bout de dix, il ressent déjà le besoin de chasser…

Pour gaver les jeunes poissons qui tourbillonnent dans les enclos, les scientifiques ont mis au point une mixture secrète à base de farine de poissons, qui prend la forme de petites billes brunes.

Dans ces granulés, ils testent aussi d’autres aliments, comme le soja. Avec précaution, car un mauvais dosage peut mettre à mal l’appareil digestif de l’animal, ou provoquer une dégradation du foie.

D’autres expériences sont aussi menées avec des farines à base d’insectes, de protéines bactériennes, de sang, de déchets issus de l’élevage des volailles ou d’algues…

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© Christoph GERIGK

Au rayon surgelés…

Ces sardines congelées, stockées dans le port de Kushimoto, tout près de l’île de Kii Oshima, sont le garde-manger des thons d’élevage.

Une fois adulte, l’animal, très vorace, consomme des quantités folles de chair fraîche: pour gagner un kilo de poids, il doit engloutir en moyenne… quinze kilos d’autres poissons !

En aquaculture, on appelle ce ratio le FiFo, pour «Fish in, Fish out» (littéralement, «poisson entrant, poisson sortant»). Le saumon, par exemple, n’est pas aussi glouton que Thunnus orientalis: son FiFo est seulement de «5 pour 1» - soit trois fois moins important.

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© Christoph GERIGK

Belles prises

Ces thons rouges du Pacifique débarqués au port de Kushimoto sont issus de l’élevage. Oshima Station vend ses thons quand ils atteignent environ trois ans.

À ce jeune âge, leur longueur est de 1,5 mètre maximum. Mais ils sont suffisamment développés pour être consommés.

Aujourd’hui, la production moyenne de l’institut de recherche en aquaculture de l’université Kindai est de 2 000 Thunnus orientalis adultes par an.

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© Christoph GERIGK

Attention, ça va trancher !

L’université Kindai a ouvert deux restaurants, à Tokyo et à Osaka, où elle propose au menu le fruit de ses recherches: le thon rouge du Pacifique de ses fermes d’élevage est ainsi découpé en lamelles, pour être servi en sashimi.

Prix d’une portion de neuf tranches crues ? Vingt-et-un euros.

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© Christoph GERIGK

Bien en chair

Une chair d’un rose franc, traversée de fines couches de graisse, d’un goût profond, complexe et sauvage, comme l’océan… Le thon rouge du Pacifique est considéré comme le nec plus ultra du marché du sushi, en pleine expansion.

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© Christoph GERIGK

Adjugé, vendu !

Les enchères battent leur plein au marché de Tokyo, et les prix s’envolent. Surtout pour le thon rouge du Pacifique, le poisson le plus cher de la planète.

En 2019, un monstre de 278 kilos, capturé en mer, avait été adjugé 3,1 millions de dollars - record du monde.

© GEO

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