Les manchots «parlent» sous l’eau

Des scientifiques ont attaché des mini-caméras avec micro intégré sur le dos de trois espèces de manchots. Ils ont découvert que ces oiseaux marins sont de grands bavards sous l’eau…

Image 1024 1024 14851361Des manchots royaux en mer. © John DICKENS

Comme tous les oiseaux marins, les manchots sont très bavards à terre lorsqu’ils viennent se reproduire. Ils utilisent des vocalisations pour se reconnaître entre partenaires et entre parents et poussins.

En dehors de la saison de reproduction, les oiseaux marins passent la plus grande partie de leur vie en mer et sont adaptés à l’environnement marin dans lequel ils se nourrissent. Les manchots sont, de plus, uniques par leurs capacités de plongée exceptionnelles. Ils utilisent leurs ailes modifiées pour se propulser sous l’eau et effectuent des plongées jusqu’à 30 à 500 mètres en fonction des espèces, à la recherche de proies.

Nous avons cherché à savoir si les manchots étaient capables de produire des sons sous l’eau. Pour cela, notre unité de recherche sur les prédateurs marins (MAPRU) de l’université Nelson Mandela (Afrique du Sud) a attaché des caméras miniaturisées avec microphone intégré sur le dos de trois espèces de manchots : le manchot royal, le manchot papou et le gorfou macaroni.

Notre étude présente la première preuve que les manchots émettent des sons sous l’eau lors de la chasse.

Enregistrer les manchots en mer

À cause des difficultés d’enregistrement, les vocalisations des manchots en mer sont encore très peu connues. Grâce aux avancées technologiques récentes et à la miniaturisation des caméras en particulier, de telles observations deviennent possibles.

Nous avons enregistré un total de 203 vocalisations sous-marines chez les trois espèces de manchots étudiées, durant presque 5 heures d’enregistrement sous-marin (représentant 93 plongées).

Ces trois espèces ont été choisies car elles reflètent la diversité des stratégies d’alimentation des manchots en mer. Le manchot royal se nourrit principalement de poissons capturés à grande profondeur (200 mètres), alors que le gorfou macaroni se nourrit de krill dans les dix premiers mètres de la colonne d’eau. Le manchot papou, quant à lui, est très généraliste, pouvant se nourrir de proies très variées et à toutes les profondeurs.

Les manchots ont été capturés dans leurs colonies de reproduction sur l’île Marion en sub-Antarctique au moment de leur départ en mer. Les caméras ont été récupérées au retour des individus à la colonie, après un voyage en mer.

Nos résultats montrent que toutes les vocalisations sous-marines étaient émises lors de plongées de nourrissage. La plupart d’entre elles (73 %) étaient émises durant la phase de fond des plongées, qui correspond à la phase de prise alimentaire (par opposition aux phases de descente et d’ascension).

La majorité des vocalisations était directement associée à un comportement de capture de proie : émises juste après une accélération (poursuite de proie) ou émises juste avant une tentative de capture.

Ces vocalisations sous-marines ont été enregistrées chez les trois espèces de manchots étudiées. Ceci suggère qu’un tel comportement vocal pourrait exister chez d’autres espèces.

Cependant, le fait que nous ayons observé des vocalisations en plus grande proportion lorsque les manchots se nourrissaient de poissons, et non de krill ou de mollusques, on peut penser que ce comportement pourrait être plus commun chez les manchots qui se nourrissent de poissons.

Inattendu ?

Jusqu’ici, l’existence de vocalisations sous-marines chez les manchots était totalement inconnue, bien que certains experts de notre équipe de bioacoustique soupçonnaient leur existence.

Nous savions déjà que les vocalisations émises en surface par les manchots papous étaient associées au regroupement des individus. Les manchots du Cap sont aussi connus pour vocaliser en surface, principalement lors des phases de recherche de proies (potentiellement pour communiquer entre congénères) et lorsqu’ils chassent en groupe sur des bancs de poissons (potentiellement pour synchroniser leurs comportements de chasse).

D’autres prédateurs marins, tels les dauphins, les otaries et les tortues marines sont connus pour vocaliser sous l’eau. Pourquoi pas les manchots ?

Une multitude de questions en suspens…

Maintenant que nous savons que les manchots vocalisent sous l’eau, de nouvelles questions se posent. Par exemple, comment les manchots sont-ils capables de produire des sons sous l’eau, étant donné la pression en profondeur ? Pourquoi les manchots vocalisent sous l’eau ? Les différentes vocalisations que nous avons enregistrées servent-elles à échanger la même information ? Les manchots produisent-ils des sons dans des contextes différents ? Ces vocalisations sont-elles simplement le reflet de besoins physiologiques dus à la plongée en apnée, pour ajuster la flottabilité par exemple ? Peuvent-elles jouer un rôle dans les interactions sociales ? Peuvent-elles faire partie d’une technique de chasse et être utilisées pour immobiliser des proies ?

Des recherches futures permettront, nous l’espérons, d’apporter des éléments de réponse à ces questions afin de mieux comprendre les fascinants comportements des manchots en mer.

Andréa THIEBAULT, Isabelle CHARRIER, Pierre PISTORIUS et Thierry AUBIN - © Ouest-France - https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/94516/reader/reader.html

À propos des auteurs : Andréa Thiebault est post-doctorant à la Nelson Mandela University, Isabelle Charrier est chercheuse CNRS en bioacoustique à l’Université Paris-Saclay, Pierre Pistorius est professeur à la Nelson Mandela University et Thierry Aubin est directeur de recherche CNRS à l’Université Paris-Saclay.

La version originale de cet article a été publiée dans The Conversation.

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