L'extrême maigreur des baleines franches inquiète les scientifiques

Les spécialistes des baleines franches de l'Atlantique Nord ont plus d'une raison de s'inquiéter: il ne reste que 409 de ces majestueux mammifères marins et ils sont confrontés à de terribles menaces.

01 north atlantic right whale nationalgeographic 1214878Une baleine franche de l'Atlantique nord femelle et son baleineau nagent au large de la Floride. Il ne reste que 400 de ces magnifiques mammifères marins sur Terre. © Brian J. SKERRY / NAT GEO-Image Collection

Tout d'abord, cette espèce (aussi appelée baleine noire – note d’Océan-vivant) en danger d'extinction évolue dans les eaux hautement fréquentées de l'Atlantique où elle doit naviguer à travers des voies maritimes surchargées et des colonnes d'eau truffées de matériel de pêche.

À présent, une étude récente vient d'apporter aux scientifiques une nouvelle raison de s'alarmer: l'état de santé des baleines franches de l'Atlantique Nord semble être bien plus dramatique que celui de leurs plus proches parents, les baleines franches australes.

Même si elles habitent des régions différentes, les eaux paisibles du sud de l'équateur pour la baleine australe et celles nettement plus fréquentées de l'Atlantique Nord pour sa cousine, les deux espèces partagent tout de même des similarités génétiques et la même triste histoire.

Pouvant atteindre la taille d'un bus et dépasser les 70 tonnes, c'est aux baleiniers que les baleines franches doivent leur nom, en référence à la proie facile qu'elles faisaient: elles nagent lentement, n'hésitent pas à rester longtemps en surface et flottent une fois harponnées en raison de leur épaisse couche de graisse.

Pratiquée du 11e au 20e siècle, la chasse à la baleine a décimé les trois espèces de baleines franches (Atlantique Nord, Pacifique Nord et austral), allant jusqu'à réduire certaines populations à 5 % de leur taille initiale.

En 1935, la Société des Nations interdit la chasse de toutes les espèces de baleines franches et depuis, les baleines australes progressent de manière encourageante vers un rétablissement de l'espèce. Leur population estimée à plus de 10 000 représentants continue de croître à un rythme sain, jusqu'à 7 % par an pour certains groupes. L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) leur a attribué le statut Préoccupation mineure.

De 1990 à 2010, la population de baleines franches de l'Atlantique Nord a également connu un rebond, passant de 270 individus à 483 en 2010. Leur nombre a toutefois chuté au cours des dix dernières années, en grande partie à cause des navires qui les percutent et du matériel de pêche dans lequel elles s'emmêlent.

Afin d'explorer les raisons de la divergence des trajectoires de ces deux espèces, Fredrik Christiansen de l'Aarhus Institute of Advanced Studies au Danemark s'est tourné vers les drones afin de comparer leurs conditions physiques depuis les airs.

Immédiatement, cet écophysiologiste de la vie marine a été abasourdi par la «maigreur impressionnante» des baleines franches de l'Atlantique Nord. À l'inverse, les baleines franches australes «avaient une allure de piste d'atterrissage… on aurait pu installer une tente sur leur dos,» illustre Christiansen, bénéficiaire d'une bourse de la National Geographic Society.

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Une baleine franche de l'Atlantique Nord fait surface au large Cap Cod, dans le Massachusetts. © Brian J. SKERRY / NAT GEO-Image Collection

Une condition aussi déplorable, en partie due à la fatigue induite par le fait de traîner derrière elle des filets de pêche, explique probablement pourquoi ces animaux se reproduisent aussi lentement, observe l'auteur.

«On considère que l'espèce est en difficulté,» indique Peter Corkeron, coauteur de l'étude et directeur de l'équipe de recherche sur les baleines de l'Anderson Cabot Center for Ocean Life.

La taille, un facteur de poids

Grâce à une collaboration avec 17 autres spécialistes des baleines à travers le monde, Christiansen a pu recueillir des photos aériennes de 523 baleines franches de l'Atlantique Nord et australes à différents stades de leur vie: baleineaux, juvéniles, baleines adultes et femelles en lactation.

Christiansen et son équipe ont ensuite eu recours à la photogrammétrie, une technique qui permet de prendre des mesures à partir de photographies, pour analyser les images et comparer les dimensions des deux espèces de baleines.

À partir de ces mesures, ils ont estimé les volumes des mammifères afin de dresser un «indice de condition physique» ou, pour simplifier, leur relative corpulence.

Chez les baleines franches de l'Atlantique Nord, ce sont plus particulièrement les mères qui étaient en mauvaise forme physique, peut-on lire dans l'étude récemment publiée par la revue Marine Ecology Progress Series.

Comparées à des baleines australes de taille similaire, elles pesaient en moyenne 20 % de moins, soit une différence d'environ 4 500 kg.

«Extrêmement importante»

D'après Christiansen, ce phénomène contribue à expliquer le déclin des baleines franches de l'Atlantique Nord : porter un baleineau demande énormément d'énergie et plus la baleine est maigre, plus il lui faudra de temps pour se rétablir entre deux naissances.

Récemment, l'intervalle des naissances de baleineaux chez les baleines franches de l'Atlantique Nord était d'environ sept années contre trois pour les baleines australes.

«Pour évaluer la condition physique d'une baleine, il faut mesurer leur corpulence, donc cette étude est extrêmement importante,» témoigne Victoria Rowntree, biologiste spécialiste des baleines franches à l'université de l'Utah, non impliquée dans l'étude.

«On ne peut pas amener une baleine chez le médecin, la déposer sur la table et prendre sa température.»

Des raisons multiples

Dans cette étude, les chercheurs avancent trois explications possibles pour la minceur des baleines franches de l'Atlantique Nord.

La première est le matériel de pêche: les études suggèrent que plus de 85 % des baleines franches de l'Atlantique Nord se sont déjà retrouvées coincées dans les filets, les lignes et d'autres équipements de pêche au moins une fois dans leur vie. Entre 2017 et 2020, ce matériel a tué sept baleines, soit 2 % de la population restante. Durant la même période, neuf autres baleines ont été tuées suite à des collisions avec des navires.

Bien que le matériel de pêche puisse tuer, bon nombre de baleines survivent à l'enchevêtrement et n'ont d'autre choix que de traîner de lourdes cordes derrière elles, ce qui leur demande énormément d'énergie. Le bruit généré par le trafic maritime est une autre source de stress et, par conséquent, de dépense d'énergie.

Enfin, avec le réchauffement climatique les copépodes ont été contraints de migrer vers le nord. Or, ce petit crustacé est le principal élément du régime de la baleine franche de l'Atlantique Nord qui, rappelons-le, doit avaler environ 900 kg de nourriture chaque jour. Désormais, il lui faut s'aventurer en dehors des zones protégées, ce qui la rend vulnérable aux collisions avec les navires et aux incidents avec le matériel de pêche.

Une lueur d'espoir

À la surprise générale des auteurs de l'étude, les baleineaux de l'Atlantique Nord d'un âge inférieur à quatre mois n'étaient pas en plus mauvaise condition que leurs cousins australs du même âge. À titre de comparaison, les juvéniles de l'Atlantique Nord étaient quant à eux nettement plus chétifs que leurs cousins du Sud.

Cela suggère que si les facteurs de stress d'origine humaine affectant les baleines de l'Atlantique Nord et leurs mères venaient à être réduits, les baleineaux pourraient se développer pour atteindre une meilleure forme physique.

Plusieurs procédures judiciaires suivent actuellement leur cours, notamment contre des agences fédérales comme le National Marine Fisheries Service et contre l'État du Massachusetts, afin d'inciter à la mise en place de mesures de protection de la baleine franche de l'Atlantique Nord, visant par exemple à réduire les risques d'enchevêtrement dans les équipements de pêche au homard.

«Lorsque vous voyez des baleineaux âgés de trois mois, ils font déjà la moitié de la taille de leur mère. C'est à se demander comment elles parviennent à survivre tout en allaitant cette boule de viande qui nage à leurs côtés,» s'interroge Christiansen. «Et c'est là que vous réalisez qu'elles ont déjà dépassé leurs limites.»

Haley COHEN GILLILAND – National Geographic

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