Des dauphins s’apprennent à chasser avec des outils

Des chercheurs ont étudié une population de dauphins évoluant en Australie occidentale et ont constaté que les cétacés sont capables de s'apprendre et de se transmettre des comportements. Pas seulement d'une mère à sa progéniture mais aussi entre congénères.

En australie des dauphins apprennent a leurs congeneres comment chasser avec des coquillagesDans une baie australienne, des dauphins ont développé une technique insolite de chasse utilisant des coquilles vides pour chasser le poisson. © Sonja Wild, Dolphin Innovation Project

Dans la baie Shark en Australie-Occidentale, les grands dauphins ont une technique insolite pour pêcher. Avec leur bec (ou rostre), ils utilisent les coquilles de gros gastéropodes pour capturer les poissons. Ils n'ont alors plus qu'à porter les coquilles à la surface et les secouer jusqu'à ce que l'eau s'en évacue et que leur proie ne tombe dans leur gueule béante.

C'est grâce à des études menées entre 2007 et 2018 que cette méthode, appelée en anglais "shelling", a été observée pour la première fois chez les cétacés de la baie australienne. Et elle est d'une importance cruciale pour les scientifiques. Elle confirme la place des dauphins parmi les espèces capables de se servir d'outils, aux côtés des grands singes et certains oiseaux notamment.

Quand des dauphins adoptent la technique du shelling

 Mais les chercheurs n'avaient pas encore tout découvert au sujet de la population de la baie Shark. Jusqu'ici, ils pensaient que les mammifères marins ne pouvaient apprendre de nouvelles techniques que par l'intermédiaire de leur mère. Un procédé appelé transmission sociale verticale. Une étude publiée dans la revue Current Biology démontre aujourd'hui le contraire.

Dans le cas du shelling, il semblerait que la transmission sociale se fasse davantage de façon horizontale. Autrement dit, entre les congénères d'une même population et non entre générations par l'intermédiaire des mères.

Un comportement culturel plus similaire à celui des grands singes

"C'est une avancée importante", a commenté le professeur Michael Krützen, biologiste de l'université de Zurich et auteur principal de l'étude. "Cela montre que le comportement culturel des dauphins et des autres cétacés à dents est bien plus similaire à celui des grands singes, y compris les humains, que ce que nous pensions jusqu'ici", a-t-il poursuivi dans un communiqué.

Les gorilles et les chimpanzés sont en effet connus pour se transmettre des techniques tant par transmission verticale qu'horizontale. C'est par exemple ainsi, en observant leur mère de même que les autres membres de leur groupe, que les jeunes chimpanzés apprennent à casser des noix à l'aide de cailloux. Une technique complexe qu'ils mettent plusieurs années à maîtriser.

C8bcfbdb 9d07 4224 99f8 628a748c9224 jpegUn dauphin observé en plein "shelling" dans la baie Shark en Australie. © Sonja Wild, Dolphin Innovation Project

C'est encore une fois grâce aux observations au sein de la baie Shark que les scientifiques sont arrivés à ce constat. Sur cette période, ils ont identifié plus de 1.000 individus parmi quelque 5.300 rencontres de dauphins. "Au total, nous avons documenté 42 utilisations individuelles de shelling chez 19 dauphins différents", a précisé le Dr. Sonja Wild qui a dirigé l'étude durant son doctorat à l'université de Leeds.

Cela peut sembler peu au vu de l'échantillon observé mais le comportement étant relativement furtif, il est difficile à l'océan in situ, soulignent les chercheurs. Le nombre de cas de shelling et de spécimens adeptes de la technique pourrait donc être sous-estimé. Quoi qu'il en soit, ces observations ont suffi à explorer l'apprentissage de cette technique insolite.

En utilisant les données comportementales, génétiques et environnementales collectées, les scientifiques ont réussi à modéliser les schémas de transmission du shelling. Et les résultats ont révélé que ce comportement semblait davantage se répandre via une transmission sociale non-verticale. Autrement dit, la majorité des dauphins l'apprendraient de leurs congénères et non de leurs mères.

"Nos résultats montrent que les dauphins sont tout à fait capables et, dans le cas du shelling, enclins à apprendre de nouvelles stratégies de chasse en dehors de la relation mère-enfant", a décrypté le Dr. Wild. "Ceci ouvre la porte vers une nouvelle compréhension de la façon dont les dauphins peuvent adapter leurs comportements à des environnements changeants".

Un comportement favorisé par une vague de chaleur ?

Pourquoi les dauphins se sont-ils mis à utiliser des coquilles vides pour chasser le poisson à cet endroit ? À ce jour, on l'ignore mais les chercheurs ont avancé une piste. En 2011, une vague de chaleur marine sans précédent a ravagé l'habitat d'algues marines de la baie Shark. S'en est suivie une hécatombe de poissons et d'invertébrés, y compris des gastéropodes qui vivaient dans les fameuses coquilles.

C22027de e050 48a0 834c 10c1438d7659 jpegLes scientifiques ont observé les dauphins de la baie Shark en Australie-Occidentale entre 2007 et 2018. © Sonja Wild, Dolphin Innovation Project

Or, l'équipe a observé davantage de comportements de shelling juste après cet événement, qui pourrait ainsi avoir joué un rôle important dans sa propagation. "Nous ne pouvons que spéculer quant à savoir si cette disparition de proies a poussé les dauphins à adopter de nouveaux comportements", a reconnu le Dr. Wild dans un communiqué.

Mais "il semble possible que l'abondance de coquilles vides de gastéropodes géants ait augmenté les opportunités d'apprentissage du shelling", a-t-elle ajouté. Ceci pourrait également expliquer pourquoi cette méthode n'a été observée chez aucune autre population de grands dauphins de l'océan Indien (Tursiops aduncus). Du moins pour l'instant.

Le Dr. Wild a en effet précisé que la technique nécessite des conditions relativement spécifiques, à savoir de nombreuses coquilles de gastéropodes et des eaux suffisamment peu profondes pour que les dauphins n'aient pas à soulever leurs outils trop haut pour atteindre la surface. Néanmoins, les chercheurs n'excluent pas que le shelling soit observé un jour chez une autre population.

Ce comportement est le second cas d'utilisation d'outil documenté chez les dauphins et l'espèce T. aduncus. Le premier a été observé il y a plusieurs décennies et décrit en 1997 dans une étude parue dans la revue Ethology. Appelé "sponging", le comportement consiste pour les dauphins à utiliser des éponges marines afin de protéger leur rostre lorsqu'ils fouillent les fonds marins en quête de proies.

Emeline FÉRARD - © GEO

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