Le dilemme des tortues luth face au changement climatique

Des scientifiques, aidés par Greenpeace, ont équipé dix tortues luth de balise Argos pour suivre leurs migrations. De la Guyane, où elles pondent, jusqu’à leurs zones d’alimentation. Résultat : Elles parcourent bien plus de distance qu’il y a dix ans. Au péril de l’espèce ?

Leatherback sea turtle tinglarTortue Luth après la ponte. © Claudia LOMBARD / USFWS / Domaine public

Leurs ancêtres ont partagé la planète avec les dinosaures, il y a 100 millions d’années, et elles ont traversé les époques depuis, occupant une place cruciale dans l’écosystème marin. «Les tortues marines sont parmi les habitants les plus mystérieux et charismatiques de nos océans, estime Damien Chevallier, chercheur à l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien (IPHC-CNRS), spécialiste de cet animal marin. Et il est à peine croyable d’imaginer que leur temps soit compté aujourd’hui.»

Des sept espèces de tortues marines, six figurent aujourd’hui sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Les pressions qu’elles subissent sont multiples. De la pêche industrielle à la pollution plastique, en passant par le braconnage et le changement climatique.

Neuf tortues luth suivies à la trace depuis juin

Une étude, menée par les scientifiques de l’IPHC avec la collaboration de l’ONG Greenpeace, et dont des premiers résultats ont été publiés jeudi, illustre l’une des menaces que fait peser le changement climatique sur les tortues marines.

Elle a commencé début juin, dans la réserve naturelle de l’Amana, en Guyane Française, lieux de pontes des tortues luth entre avril et juillet. Il s’agissait alors d’équiper de balises Argos dix tortues luth – la plus grande des sept espèces actuelles de tortues marines –, afin de suivre leurs migrations, des sites de nidifications aux zones d’alimentation.

Les chemins parcourus par ces animaux peuvent toujours être suivis en temps réel, sur une carte en ligne. «L’une, Frida, a été retrouvée morte sur une plage du Suriname, à 120 kilomètres seulement de son point de départ et seulement deux semaines après avoir été équipée d’une balise, raconte Edina Ifticène, chargée de campagne «océans» à Greenpeace France. Les traces constatées sur son corps montrent qu’elle a été, très certainement, piégée par un filet de pêche dérivant, ce qui illustre une autre menace qui pèse sur ces tortues luth.»

De la Guyane à La Rochelle pour Lucie

Les neuf autres continuent leurs pérégrinations. Elles sont toutes remontées dans l’Atlantique Nord chercher leur nourriture. À savoir des méduses, qui constituent l’essentiel de leur régime alimentaire, mais aussi des salpes et parfois des petits poissons. La grande majorité de ces tortues luth est restée le long de la côte atlantique américaine, San et Charlotte remontant très haut dans le nord du Canada.

Et puis, il y a Lucie, qui a opté pour un chemin tout autre en traversant l’Atlantique pour s’aventurer au large de La Rochelle. Elle a depuis fait demi-tour et se retrouve désormais au beau milieu de l’Atlantique.

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Les chemins parcourus par ces tortues luth peuvent être suivies en temps réel, sur une carte en ligne. - Capture d'écran / my.wildlifecomputers.com

Si les tortues luth sont habituées à parcourir des milliers de kilomètres pour trouver les meilleurs sites d’alimentation, Damien Chevallier fait tout de même le constat que leurs distances journalières parcourues ont tendance à s’allonger.

Après leur nidification, les neuf tortues se sont aventurées très au Nord, dans des eaux relativement froides, en quête de zones riches en méduses. «Elles ont parcouru en moyenne 14.000 km en 210 jours, indique le chercheur de l’IPHC. Soit presque le double de ce que faisait, sur un laps de temps similaire, un autre groupe d’une quinzaine de tortues luth, elles aussi équipées de balises Argos en Guyane et suivies entre 1999 et 2005.»

Un changement climatique qui rebat les cartes

Une conséquence du changement climatique ? C’est en tout cas la crainte soulevée par Damien Chevallier et Greenpeace. «Des études parues dans Nature, en 2018, annonçaient que le système de courants océaniques de l’Atlantique nord, qui comprend le Gulf Stream, s’affaiblit, dû au changement climatique, explique le premier. Ce système fonctionne comme une courroie de transmission, transportant en surface les eaux chaudes des tropiques vers le Nord. Et lorsqu’elles atteignent les mers nordiques, elles se refroidissent.»

Un affaiblissement de ce système conduirait à des hausses ou des baisses de températures, suivant les régions, de plusieurs degrés. «Cela peut affecter la distribution des nutriments, de l’oxygène, du phytoplancton et du zooplancton, reprend Damien Chevallier. Et, par extension, de toutes les espèces qui en dépendent dans la chaîne alimentaire.» Les poissons, les cétacés, les oiseaux… et donc les tortues marines.

Plus d’énergie dépensée à survivre… moins à se reproduire ?

Dans ce contexte, les tortues luth pourraient être confrontées soit à une diminution de la disponibilité alimentaire, soit à la nécessité de parcourir de plus longues distances pour trouver leur nourriture.

«Or, parcourir plus de distance implique une dépense énergétique plus importante, expose Damien Chevallier. Les tortues luth pourraient alors investir moins d’énergie dans la reproduction pour en consacrer plus à leur survie.»

En jeu, donc, il y a la baisse du nombre de pontes par saison. Elle est déjà observée dans le suivi démographique des tortues luth de Guyane depuis près de trente ans. «Il y a un déclin important des populations, précise Damien Chevallier. Nous sommes passés de près de 50.000 pontes par saison dans les années 1990 à moins de 200 en 2018.»

De l’importance de créer des réserves marines en haute mer ?

Si la raison de ce déclin est multifactorielle (pêche, pollution, braconnage des œufs…), pour le chercheur de l’IPHC, «il faut aussi évoquer la possibilité que les tortues ne sont jamais revenues pondre parce qu’elles ont plus investi dans la survie que dans la reproduction, voire elles sont mortes lors de leur migration faute d’avoir réussi à se nourrir.»

Des hypothèses qu’entendent creuser encore les chercheurs de IPHC, notamment en équipant de balises Argos d’autres tortues luth en Guyane et dans d’autres sites de pontes de l’Atlantique nord.

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De son côté, Greenpeace s’appuie sur ces premiers résultats pour rappeler l’importance de créer davantage de réserves marines ou des aires marines protégées, y compris en haute mer. «Ces zones protégées offriraient des lieux de reproduction, de vie et d’alimentation indispensables aux espèces migratrices comme les tortues luth, argue Edina Ifticène. Plusieurs existent déjà le long des côtes, créées par des États au sein de leurs zones économiques exclusives (ZEE).

En revanche, il n'y en a pas en haute mer, parce qu’il n’y a pas le cadre juridique qui permettrait de le faire.»

C’est l’un des enjeux du traité mondial de l’océan que doit adopter cette année l’ONU, et qui est toujours en négociation. La quatrième et dernière session de travail, censée aboutir à l’adoption d’un texte, est prévue au printemps.

Fabrice POULIQUEN - © 20 minutes

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