Les tempêtes solaires perturberaient la migration des baleines

Certaines espèces de baleine migrent chaque année sur des milliers de kilomètres, entre les eaux où elles se reproduisent et celles qui leur offrent de quoi se nourrir. Et ce long périple peut parfois prendre une tournure dévastatrice à cause de tempêtes solaires.

Cover r4x3w1000 5e551483676b1 058 2044399Lors de leurs longues migrations, les baleines se fieraient au champ magnétique terrestre pour se repérer et éviter de s'échouer. © Christopher SWANN / BIOSPHOTO / AFP

Les baleines ne se nourrissent pas dans les eaux dans lesquelles elles mettent bas. Quittant une fois par an les régions froides dans lesquelles elles trouvent à s’alimenter, de nombreuses espèces de cétacés parcourent les océans du globe lors de migrations sur des milliers de kilomètres pour rejoindre les eaux plus chaudes qui leur permettent de se reproduire.

Comment les baleines voyagent-elles avec une pareille précision ?

Qu’elles traversent l’océan Pacifique pour regagner les eaux hawaïennes depuis l’Alaska, pour retrouver les eaux froides de l’Antarctique après avoir donné naissance au Costa Rica, qu’elles longent les côtes américaines ou australiennes du nord au sud, puis dans l’autre sens, ou qu’elles arpentent l’océan indien pour relier Madagascar et le pôle Sud, les baleines dépendent de cet extraordinaire voyage biannuel pour compléter leur cycle de vie.

Bien que les différentes routes empruntées par ces mammifères colossaux aient été identifiées pour chacune des espèces connues pour migrer, les scientifiques s’interrogent toujours sur le mécanisme mis au point par les cétacés pour atteindre leur objectif avec autant de précision.

Autant de kilomètres offrent pourtant bien des occasions de se perdre et de s’échouer, et les conséquences de ne pas parvenir à destination peuvent s’avérer désastreuses non seulement pour les individus, mais aussi pour l’espèce.

Un système de navigation permet aux baleines de se repérer

La magnétoréception est déjà bien connue dans le monde animal. Certains animaux sont capables de ressentir le champ magnétique terrestre et de s'y fier pour se guider lors de longues migrations, comme de nombreux poissons et amphibiens. Les animaux marins sont en effet susceptibles d'avoir évolué de telle façon à pouvoir interpréter le champ magnétique terrestre car les repères visuels dans l'océan sont très limités.

L'inaccessibilité géographique et physique des baleines durant leur migration - elles sont trop lointaines, trop grandes et trop lourdes pour être étudiées de près -, rend toute analyse comportementale impraticable. Les chercheurs se concentrent donc généralement sur des spécimens échoués, rencontrés sur des plages au large desquelles passe la route migratoire.

Alors que certains individus sont malades ou blessés, d’autres ne présentent aucun signe de faiblesse physique, ce qui indique que leur échec pourrait être dû à une erreur de navigation.

C’est une hypothèse qu’ont décidé de creuser, dans une publication parue dans Current Biology, des chercheurs de l’université de Duke qui ont ainsi exploré les données de 31 ans d’échouages de baleines grises (Eschrichtius robustus) répertoriées par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) de 1985 à 2018.

Jesse Granger, qui a dirigé le projet, a choisi les baleines grises "car elles ont l'une des plus longues migrations parmi tous les mammifères, une longue histoire dans la base de données des échouages, et migrent proches du rivage". Cette dernière indication suggère que de simples petites erreurs de navigation augmentent considérablement le risque d'échouage sur la côte américaine, qu’elles longent sur plus de 16.000 kilomètres de la Californie à l’Alaska.

L’équipe a isolé les 186 cas de la NOAA où les baleines s’étaient probablement échouées vivantes, sans aucun signe de blessure, de maladie, d'émaciation ou d'interaction humaine (filet de pêche…).

Les tempêtes solaires interfèrent avec la magnétoréception des baleines

"Nous avons examiné la relation entre les échouages et deux aspects de la magnétosphère terrestre altérés par les tempêtes solaires : les interférences radio et les déplacements du champ magnétique terrestre", expliquent les chercheurs. Pour cela, ils ont évalué la fréquence des échouages en fonction du nombre de taches solaires, et ont découvert une corrélation positive : les échouages se produisaient plus souvent les jours d’intense activité solaire.

Or les tempêtes solaires perturbent le champ magnétique terrestre sur lequel semble se baser le système de navigation de la baleine. La façon dont les cétacés interprètent ce champ magnétique n’est pas encore totalement comprise, donc les scientifiques ont émis deux hypothèses : l’activité du Soleil pourrait modifier la source du signal, le champ magnétique, ce qui fausserait les informations ; elle pourrait également s’attaquer au récepteur de l'animal lui-même, qui ne percevrait plus aucun signal.

Les tempêtes solaires sont connues pour provoquer une augmentation des fréquences radio (FR) qui parviennent jusqu’à la Terre. "Une corrélation avec le bruit radio solaire est vraiment intéressante, car nous savons que le bruit radio peut perturber la capacité d'un animal à utiliser des informations magnétiques", se réjouit Jesse Granger qui a remarqué en étudiant les données que les échouages étaient bien plus fréquents lorsque le bruit des ondes radio était élevé que lorsque le champ magnétique se déplaçait.

Plus précisément, les baleines grises avaient 2,3 plus de chance de s’échouer les jours où les taches solaires étaient importantes, et 4,3 fois plus de chances lorsque les FR étaient abondantes.

L’équipe est parvenue à la conclusion que "ces résultats sont conformes à l'hypothèse de la magnétoréception chez cette espèce, et suggèrent que le mécanisme de la relation entre l'activité solaire et les échouages vivants est une perturbation du sens de la magnétoréception, plutôt qu'une distorsion du champ géomagnétique lui-même".

Cette découverte promet à de futurs projets de pouvoir se concentrer plus spécifiquement sur les récepteurs des baleines grises, afin d’étendre les connaissances générales sur les capacités d’autres cétacés à se repérer.

Héloïse CHAPUIS - © Sciences et Avenir (abonnés)

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