L'Océan à la bouche

Quand l'océan nous parle

L’océan n’est pas le monde du silence, loin s’en faut. Les baleines chantent, les orques buzzent, tandis que les langoustes stridulent ! Depuis une vingtaine d’années, la bioacoustique, l’écoute de la nature, révolutionne la compréhension du vivant.

5fc121cc1099b photo couv ex2 5099054

Les cachalots émettent des clics pour communiquer avec leurs congénères ou d'autres espèces. Dans l'obscurité des abysses, l'échange sonore est vital...

Les scientifiques français sont aux premières loges ! Ils s’intéressent aux sons émis par la faune marine dans le monde entier. Comment de simples enregistrements sonores peuvent-t-ils contribuer au dessein si grand: préserver l’Océan ?

Détecter, recueillir, analyser ces sons permet de comprendre plus finement la vie sous-marine. Cela aide, au-delà de la connaissance pure de la faune, à réajuster les comportements humains pour préserver l’Océan globalement. Voici certains travaux concrets menés grâce à la bioacoustique.

Écouter les orques des Terres Australes Françaises

2020 12 06 17h28 41

Aux abords des îles Crozet, dans les mers australes françaises, très loin au sud de l’île de la Réunion, les pêcheurs posent des lignes pour capturer la légine, un poisson carnassier très apprécié pour sa chair fine.

Mais depuis quelques années, pêcheurs et scientifiques, constatent que les orques mangent les légines à même l’hameçon. Ce phénomène appelé la déprédation entraîne une baisse des captures.

Gaëtan Richard, écologue marin: «À Crozet c’est 30% du quota pêché qui serait déprédaté sur un quota fixé à 1000 t.» Pendant son postdoctorat à l’Ensta Bretagne à Brest, une école d’ingénieurs brestoise, il a écouté les vocalises des épaulards situés autour des lignes de pêche à la légine.

«??????L’acoustique permet de savoir comment les orques interagissent avec ces lignes à tout moment. Nous avons constaté que lorsqu’elles sont proches des lignes, elles produisent une série de clics qui s’accélèrent. Cela nous laisse penser qu’elles sont en train de se nourrir soit sur les lignes, soit aux alentours de celles-ci

Les orques auraient donc associé le son de la mise à l’eau et de la remontée des lignes à la nourriture.

«Cela explique pourquoi nous entendons les orques près des lignes dès que celles-ci sont mises à l’eau

Ces interactions avec les navires entraînent-elles un déséquilibre alimentaire et comportemental des orques, habituées à chasser otaries, baleines et manchots ?

La communauté scientifique suggère qu’avec le phénomène de déprédation, les orques mangeraient effectivement un peu plus de légines qu’habituellement.

Alors, afin de minimiser les interactions entre bateaux et cétacés, les acousticiens conseillent aux pêcheurs d’adopter des approches plus douces avec leurs palangres et de réduire les manœuvres brusques (changement de régime, marche arrière...).

5fc1131fcce63 photo 1 14 5098810

Une orque récupérant une légine sur la ligne de pêche. © Charles CAYEUX

Réduire l’impact de la flotte océanographique

«Nous ne pouvons pas ne pas faire du bruit en mer. Les activités humaines génèrent volontairement ou non des sons sous l’eau.» Constate Cécile Ducatel, ingénieure en acoustique au sein du laboratoire d’acoustique sous-marine de la flotte océanique française de l’Ifremer.

«L’animal peut alors faire plus d’efforts pour communiquer avec ses congénères. Aussi, en fonction du type de source sonore, de la distance à la source et de l’espèce, des modifications du comportement et/ou des lésions physiologiques peuvent survenir

Pour éviter à tout prix ces potentiels impacts, Cécile Ducatel réalise un travail en amont de la campagne océanographique. «Nous étudions les niveaux sonores que va générer la campagne pour savoir si oui ou non cela peut avoir un impact sur la faune locale...»

Ces études et la mise en place de mesures de protection de la faune ont un coût financier important, avant et pendant les opérations en mer. Elles sont aussi essentielles pour pérenniser les campagnes océanographiques.

C’est un pari gagnant puisqu’en octobre dernier l’Ifremer et son opérateur Genavir, qui gère la flotte des navires de recherche, ont reçu le label Green Marine Europe qui récompense leurs efforts pour réduire l’empreinte environnementale de leur flotte.

Cécile Ducatel: «Il est essentiel de comprendre comment les habitats fonctionnent en relation avec le son. Nous avons encore beaucoup à découvrir afin de protéger au mieux la faune marine des sources sonores d’origines humaines.»

Migration des baleines sous écoute

Près des îles Crozet, Kerguelen et de la Réunion, les baleines bleues ont été massacrées jusque dans les années 70 par les flottes industrielles japonaises, norvégiennes et russes. Depuis, les scientifiques s’efforcent à connaître davantage ces mastodontes pouvant dépasser 30 mètres de long et 170 tonnes !

Maëlle Torterotot, ingénieure de recherche à l’ENSTA Bretagne, a étudié pendant sa thèse les sons produits par ces cétacés. Grâce à un réseau d’hydrophones installé depuis 2010 dans l’Océan Indien, la scientifique et ses collègues ont analysé plus de 50 ans de données cumulées !

«Les baleines bleues produisent des sons sociaux qui sont associés à un comportement en particulier. En fonction des enregistrements, nous avons pu déterminer les zones que les baleines fréquentaient pour s’alimenter et se reproduire.»

L’intérêt à terme est d’utiliser ces connaissances fondamentales afin d’établir des mesures conservation. «En connaissant leurs déplacements nous pouvons savoir quelles zones sont à protéger !»

5fc1137752212 photo 2 91 5098824

La baleine bleue Antarctique émet des vocalisations très graves, non perceptibles par l’oreille humaine. On les appelle parfois des cris en Z, à cause de leur forme de Z sur les enregistrements. Ces vocalisations sont répétées toutes les minutes pour former des chants, émis seulement par les mâles. © Maëlle TORTEROTOT

5fc113ef4b705 photo 3 64 5098832

Gaëtan Richard manipule un hydrophone, un microphone pour écouter les sons sous-marins. © Anaïs JANC

Écouter pour protéger

En Irlande, le projet européen SeaMonitor participe à la conservation d’espèces marines très mobiles ou migratrices. Morgane Pommier, originaire de Cherbourg, réalise sa thèse en écologie marine dans le cadre de SeaMonitor à l’Institut Technologique de Galway en Irlande.

Elle écoute les cétacés et le bruit ambient entre le Nord de l’Irlande et l’Écosse. «L’espèce la plus fréquente dans cette zone est le marsouin commun.»

Il fait partie des cétacés qui requièrent des zones spéciales de conservation selon la loi européenne. Le marsouin est petit et timide, donc difficile à observer. Alors ses vocalises sont précieuses pour déterminer sa distribution.

«Nous identifions également les nuisances sonores qui pourraient perturber les cétacés. Au-delà d’objectifs de recherche pure, ces données impulsent des initiatives de conservation, comme la création et gestion d’aires marines protégées, ou la mise en place de mesures pour réduire l’impact des activités humaines en général.»

2020 12 06 18h07 21

Paule-Émilie RUY - © France 3 régions

Lire aussi :

Le chant des baleines à bosse cache-t-il un langage ? (vidéo)

Une baleine à bosse chante durant des heures, qui peuvent se transformer en jours. Seuls les mâles chantent et élaborent un thème très structuré. Que cachent ces sons parfaitement harmonieux ? Lire la suite…

La chasse "collaborative" du cachalot

En recueillant dans les fonds marins des enregistrements sonores et des échantillons d'ADN environnemental, des chercheurs ont découvert un phénomène étrange: la chasse "collaborative" du cachalot. Lire la suite…

Les vocalisations des narvals enregistrées pour la première fois

Alors que les sons de la baleine à bosse, de la baleine bleue ou même de l'orque sont bien connus, ceux du narval n'ont pas encore été étudiés. Cependant, il devient urgent de mieux comprendre comment ces cétacés communiquent pour déterminer comment le réchauffement climatique affecte ses comportements. Lire la suite…

Les manchots «parlent» sous l’eau

Des scientifiques ont attaché des mini-caméras avec micro intégré sur le dos de trois espèces de manchots. Ils ont découvert que ces oiseaux marins sont de grands bavards sous l’eau… Lire la suite…

La langouste émet des sons qu'on entend à 3 km à la ronde

Elle ne crie pas de douleur quand on la plonge dans l'eau bouillante, mais la langouste émet un son tellement puissant qu'on peut le percevoir sous l'eau jusqu'à trois kilomètres de distance. Lire la suite…

Les phoques gris peuvent reproduire des mélodies et des vocalisations humaines (vidéos)

La voix des phoques n’est peut-être pas la plus mélodieuse du royaume animal, pourtant, ces animaux possèdent la remarquable capacité de pouvoir reproduire des mélodies et des vocalisations humaines. Utilisant le même système supra-laryngé que les humains, ces animaux sont étonnamment doués lorsqu’il s’agit de copier des sons n’appartenant pas à leur répertoire vocal naturel. Lire la suite…

Un dauphin a appris le langage des marsouins

Kylie, un dauphin isolé de ses congénères, a appris le langage des marsouins à force de les fréquenter. C'est la première fois que ce phénomène est observé chez un dauphin. Lire la suite…

Ajouter un commentaire