L'Océan à la bouche

Le requin mako, victime de trente ans de surpêche

Le déclin accéléré des requins est moins spectaculaire aux yeux du grand public que celui des éléphants d’Afrique ou des orangs-outangs des jungles d’Asie. Pourtant, ils constituent un élément essentiel des écosystèmes marins et font d’ailleurs l’objet de tractations diplomatiques à grande échelle… moins pour leur conservation que pour le maintien des revenus de la grande pêche.

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Un requin-taupe bleu, aussi appelé requin mako. © Diren

Ainsi, le sort, dans l’Atlantique, du requin-taupe bleu (Isurus oxyrinchus), appelé aussi mako, se joue-t-il actuellement entre grandes puissances. Canada, États-Unis, Union européenne, Chine, etc.: les 53 parties contractantes de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (dont les attributions ne se limitent pas à la gestion du thon rouge et de l’espadon), doivent conclure ces jours-ci les négociations entreprises depuis des semaines au sujet de ces squales particulièrement mal en point.

Difficultés de reproduction

Les scientifiques qui conseillent cette commission – plus connue sous son acronyme anglais d’Iccat –, en sont certains à 90 %: les makos sont victimes de trente années de surpêche. Ils le disent et le répètent depuis 2017.

 Alors, même en cessant immédiatement toute forme de capture, cette population n’a aucune chance de se rétablir dans l’Atlantique Nord avant au moins 2035, préviennent les halieutes.

Pour qu’elle y parvienne, il faudrait de ne pas en prélever plus de 300 tonnes par an, et encore cette amélioration aurait seulement 60 % de probabilité de se produire, au mieux, d’ici 2070.

Trop de juvéniles âgés de 3 à 10 ans ont déjà été prélevés, empêchant le renouvellement à court et moyen terme des générations. Car l’espèce ne se reproduit pas aisément. Les femelles n’atteignent l’âge de la maturité qu’à partir de 21 ans, avant d’avoir une douzaine de petits tous les deux ou trois ans.

Néanmoins, la pêche se poursuit. «Nous évaluons les débarquements de mako par les flottilles européennes à 6 500 tonnes par an,» précise Armelle Jung, de l’association Des requins et des hommes, qui est aussi experte pour la Commission européenne.

La Convention Internationale sur le commerce des espèces menacées, la Cites, s’inquiète pour la survie du requin-taupe bleu, non seulement dans l’Atlantique Nord et Sud, mais aussi dans le Pacifique Nord et l’océan Indien.

En trois générations (entre 72 et 75 ans), estime-t-elle, cette espèce pourrait chuter de 50 à 79 %. Faute de juvéniles, les requins matures vieillissants «ont masqué l’effondrement des populations que nous commençons à peine à comprendre», soulignent les experts de la Cites.

Absence de décision

Or «les mesures actuelles de gestion de la pêche dans le cadre de l’Iccat n’empêcheront pas le déclin», estimait l’organisation en 2019. Aussi a-t-elle classé cette année-là, avec l’approbation d’une centaine de pays, l’espèce à son annexe II.

Cette inscription conditionne la vente à l’étranger à la délivrance d’un avis scientifique certifiant que l’introduction ou l’exportation ne nuit pas à la survie de l’espèce. Voilà qui ne fait pas l’affaire des pêcheurs espagnols qui vendent leurs prises en Europe, mais aussi au Brésil et en Asie.

Les négociations engagées dans le cadre de l’Iccat permettront-elles de progresser dans la sauvegarde de l’espèce ? En l’absence de consensus, la commission risque de reconduire les décisions à minima de 2019. Jusqu’à présent, elle n’a pas montré d’intention de fermer cette pêche ni même d’imposer une limite de capture.

Cette fois cependant, la proposition que le Canada a mise sur la table suggère un quota pour l’Atlantique Sud, et préconise, au Nord, de ne garder aucun requin mako à bord, ni vivant ni mort, ce qui inciterait les pêcheurs à éviter à tout prix d’en attraper avec leurs palangres.

Mais les États-Unis et l’Union européenne n’en sont pas là.

Règlements subtils

Leurs propositions respectives détaillent différentes modalités: l’établissement d’une limite de capture fixée à 500 ou 700 tonnes, des restrictions ou des recommandations sur les engins de pêche et sur la manière de remettre à l’eau un mako vivant.

Au contraire, l’animal qui sera remonté mort sur le pont du navire pourra continuer à être commercialisé, pour peu qu’il mesure au moins 1,80 mètre, demandent les États-Unis.

L’Union européenne envisage de son côté d’interdire tout prélèvement, mais seulement après 2027 et uniquement si les taux maximums de capture n’ont pas été respectés au moins deux années de suite. Qui contrôlera ces règlements subtils ?

En France, où le requin-taupe bleu n’est capturé en général qu’accidentellement, huit organisations de défense de la nature, dont le Fonds mondial pour la nature (WWF) et France Nature Environnement, ont écrit en vain aux ministres chargées de l’écologie, de la mer et de la biodiversité pour qu’elles portent la voix de la conservation.

Tout en déplorant «la situation désastreuse» du mako, l’Union européenne s’est alignée pour le moment sur la position de Madrid. Lorsqu’ils ciblent l’espadon, les palangriers espagnols et portugais rentabilisent souvent leur campagne grâce à un complément de requins, notamment le mako. Celui-ci est vendu environ 7 euros le kilo à la criée de Vigo, en Galice… et, surtout, ses ailerons sont toujours très prisés à Hongkong.

Martine VALO - © Le Monde (abonnés)

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