Bretagne: les coquilles Saint-Jacques sont menacées

Dans les eaux de la région bretonne, des milliers d’étoiles de mer (Marthasterias glacialis) se sont invités pour les fêtes. Leur appétit pour les mollusques concurrence l’activité des pêcheurs, qui retrouvent cette espèce invasive et méconnue jusque dans leurs filets.

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Depuis l’ouverture de la saison, Serge Le Franc remonte des filets pleins de Marthasterias glacialis et de coquilles Saint-Jacques vides. Ici, au large de Quiberon. © Manon BOQUEN

Le visage fermé, le regard perçant, Serge Le Franc observe la drague remonter jusqu’au bateau tanguant sur la mer. Remplie à moitié, elle laisse se déverser une ribambelle de coquilles Saint-Jacques vides. «Il n’y a plus rien, elles ont tout mangé», constate, dépité, le pêcheur de 59 ans. Elles, ce sont les étoiles de mer, présentes en nombre dans le filet gisant sur le pont.

Depuis l’ouverture de la saison, en novembre, les professionnels officiant à Quiberon, dans le Morbihan, ont vu des milliers de Marthasterias glacialis – l’espèce en question – envahir les gisements.

«Il y a quelques semaines, nous sommes allés sur une belle zone, sur laquelle on avait trouvé 300 kilos l’an dernier, raconte Serge, salopette jaune et chapka sur la tête. On s’attendait à la même chose, mais on est revenus tout dépités avec 80 kilos.»

La situation, similaire chez tous les marins du secteur, a provoqué leur colère. Ils s’en sont alors remis au comité régional des pêches pour trouver une solution.

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Étoile de mer épineuse (Marthasterias glacialis) se nourrissant de Saint-Jacques (Pecten maximus). © Sue DALY / Nature P.L.

Un plan anti-étoiles infructueux

L’organisme n’en est pas à sa première plainte. Que ce soit dans la rade de Brest ou dans la baie de Concarneau, les étoiles de mer s’invitent en grand nombre lors de phénomènes épisodiques, qui ne se reproduisent pas nécessairement d’une année sur l’autre.

Les mytiliculteurs de Pénestin en savent quelque chose. L’été 2017, dans l’estuaire de la Vilaine, des millions d’Asterias rubens – une autre espèce d’échinoderme tout aussi vorace – se sont installés dans les parcs à moules. «Sur certains pieux, les pertes ont pu s’élever à 70 %», se remémore Thibaud Camaret, président du syndicat conchylicole de la ville.

Face à cette invasion, les mytiliculteurs avaient mis en place un plan anti-étoiles et en avaient récolté, au large, près de trois millions en recherchant des manières de les valoriser. Mais les quantités recueillies n’étaient pas suffisantes pour envisager des projets de long terme dans les filières comme le compostage, les cosmétiques ou la méthanisation.

L’été suivant, les étoiles de mer ne sont pas revenues en si grand nombre. «Seulement, on ne se fait pas d’illusions, les invasions se reproduiront, pense le syndicaliste. Et, si elles envahissent les parcs pendant plusieurs années, certains mettront la clé sous la porte.»

À l’observatoire marin de l’Institut universitaire européen de la mer (IUEM), à Plouzané, près de Brest, Jacques Grall, ingénieur de recherche, concède: «A vrai dire, nous entendons parler de ce problème depuis les années 1980. Et, il faut bien l’avouer, on n’y comprend pas grand-chose.»

Le monde de la recherche s’est ainsi penché sur les causes occasionnant cette surpopulation d’étoiles de mer. En 1996, les travaux de l’ingénieure Monique Guillou en baie de Douarnenez concluaient que ces invasions proviendraient aussi bien d’un faible nombre de prédateurs – essentiellement des espèces plus imposantes d’étoiles de mer – que du réchauffement de la mer favorisant leur reproduction.

Recycler cette espèce invasive en biodéchets

À Pénestin, en 2017, la salinité de l’eau était également en cause, car les crues d’eau douce n’avaient pas été suffisantes, du fait de faibles précipitations. Sans oublier la nourriture foisonnante offerte par ces productions de moules, d’huîtres ou de coquilles Saint-Jacques, composant un buffet à volonté pour les gourmandes à cinq bras.

De quoi créer une situation instable, comme l’expose Céline D’Hardivillé, chargée de mission scientifique du comité départemental des pêches maritimes et des élevages marins du Morbihan: «Les étoiles de mer font partie de l’écosystème, mais elles sont devenues invasives et n’alimentent plus un cercle vertueux.»

Sur son navire de petite taille se soulevant au gré des vagues, Serge Le Franc et son matelot, Vincent, trient les fruits de leur virée en mer. Au fur et à mesure, ils remplissent des bacs entiers d’étoiles, qu’ils vont rapporter au port. «On les laisse pourrir quelques jours, puis on les remet à l’eau, expose le loup de mer aux trente années de métier. On ne sait pas si c’est bien, mais c’est simplement notre seule solution.»

Ramassé par les pêcheurs, l’échinoderme est normalement considéré comme un biodéchet et se doit d’être traité à terre après le retour au port. Seulement, pour le moment, personne ne veut de cet être vivant encore mal connu composé à 80 % de matière minérale.

«Nous avons besoin de moyens humains et financiers pour les valoriser», insiste Olivier Le Nézet, le président du comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Bretagne, qui souhaite un assouplissement de la réglementation et un investissement massif dans le cadre du plan de relance pour traiter le problème.

À la station marine de Concarneau, dans le Finistère, l’équipe de chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle vient de recevoir un financement de la région Bretagne pour entamer des études poussées. «Nous allons recenser la biomasse d’étoiles de mer et chercher les solutions pour les utiliser et ne pas les laisser à des nécrophages au fond de l’eau», explique le chargé de recherche Guillaume Massé.

Il a en tête les propriétés moléculaires de l’organisme, qui pourraient servir comme engrais pour l’agriculture, par exemple. Il précise: « Mais on sera très vigilants sur l’écosystème afin de ne pas le perturber.»

Aux manettes de son bateau, Serge Le Franc voit à plus court terme et s’inquiète pour les fêtes de fin d’année. «Aura-t-on assez de coquilles ?»

Manon BOQUEN – Le Monde (abonnés)

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