Désinfection des villes = Destruction des milieux aquatiques

Non seulement l’efficacité sanitaire reste plus que douteuse («de grandes quantités d’alcool et de désinfectant inhalés pourraient avoir des effets secondaires non négligeables pour les populations»), mais la dangerosité de cette pratique sur l’environnement est certaine.

Poissons morts pollution onema 1211 2Illustration © Daniel MAYNADIER / Onema

Nice, Cannes, Menton, Reims, Suresnes, Asnières-sur-Seine, Rosny-sous-Bois, Le Bourget, une partie de la métropole de Marseille… de plus en plus de villes ont décidé de désinfecter l’espace public à l’aide de liquides «virucides» (désinfectants, bactéricides et fongicides), le plus souvent à base d’eau de Javel diluée.

Problème: si ce nettoyage à grande eau n’a pas démontré son efficacité sanitaire, sa nocivité environnementale est, elle, « certaine », selon Florence Denier Pasquier, de France Nature Environnement: «Pour les milieux aquatiques, c’est une très mauvaise idée», explique-t-elle à Reporterre.

2020 04 06 12h16 58

Sur le plan sanitaire d’abord, aucune instance officielle n’a émis d’avis favorable à ces mesures. L’agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine a même pris position contre la désinfection, lors d’une conférence de presse lundi 30 mars: «La désinfection des rues n’est pas une nécessité de santé publique, a déclaré le docteur Daniel Habold, directeur de la santé publique à l’ARS. Passer à la Javel les rues de Bordeaux ne me semble pas être d’actualité, il n’y a pas d’argument en faveur de cette initiative, sans oublier qu’il s’agit de produits toxiques.»

Contactée par France Info, la Direction générale de la santé (DGS) a précisé par ailleurs que «de grandes quantités d’alcool et de désinfectant inhalés pouvaient avoir des effets secondaires non négligeables pour les populations».

Rappelons que l’eau de Javel est potentiellement toxique et corrosive. Saisi par le ministère de la Santé, jeudi 26 mars, le Haut Conseil de la santé publique, une instance consultative, doit rendre dans les prochains jours un avis à ce propos.

«Les gens ont peur et la désinfection des rues est une action qui les rassure»

Côté environnemental, Florence Denier Pasquier rappelle que «tous les produits utilisés ont des propriétés biocides», autrement dit, ils ne tuent pas que (certains) des virus. «Ces produits risquent de mettre à mal le fonctionnement des stations d’épuration, qui assainissent l’eau grâce, entre autres, à des bactéries, précise-t-elle. Ces micro-organismes pourraient être tués par un apport massif de substances biocides.»

Mais elle s’inquiète encore davantage pour les communes — nombreuses — disposant d’un réseau séparatif pour les eaux pluviales: dans ce cas, les liquides issus du nettoyage urbain finissent directement dans les ruisseaux et les rivières. «On pourrait constater des pollutions majeures, avec des destructions de populations aquatiques, alerte-t-elle.

Et ce d’autant plus qu’en ce moment, aucun pêcheur ou naturaliste n’est dehors pour surveiller ce qui se passe aux abords des cours d’eau.» Pour elle, l’engouement pour la désinfection est donc «un très mauvais réflexe».

Une crainte partagée par l’établissement public de bassin Oise-Aisne: «Si la cause épidémique est grave, tous les moyens de lutte ne sont pas adaptés et, s’agissant de celui-ci, il aura des conséquences sur les milieux aquatiques pendant longtemps à n’en pas douter», peut-on lire sur le site du syndicat mixte.

2020 04 06 12h27 08

Malgré tout, de nombreux élus se sont montrés favorables à ces épandages urbains, imitant ce qui a été pratiqué en Chine et en Corée du Sud.

Le maire (Les Républicains) de Rosny-sous-Bois a ainsi expliqué au Parisien: «Nous sommes dans une période où les gens ont peur et la désinfection des rues est une action qui les rassure.»

À Brassac-les-Mines (Puy-de-Dôme), deux élus de cette commune de 3.300 habitants pulvérisent tous les soirs un produit à base d’eau de Javel: «On ne sait pas si c’est efficace contre le coronavirus, mais dans le doute, c’est rassurant», a dit l’adjointe aux finances Gaëlle Mahoudeaux au journal Ouest-France.

Rachida Dati, maire du 7e arrondissement de Paris et candidate à la succession d’Anne Hidalgo, a fustigé le fait que l’équipe municipale actuelle refuse de désinfecter les rues de la capitale. «L’inaction de la Mairie de Paris prive les Parisiens de mesures de bon sens», a affirmé Mme Dati à Sud Radio la semaine dernière.

À l’inverse, d’autres communes comme Metz, Bordeaux ou Grenoble, ont décidé de ne pas sortir les pulvérisateurs. En l’absence de directive nationale, chaque commune est en effet libre de désinfecter (ou non) ses trottoirs et ses bancs.

Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale.

Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant: géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions.

Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux.

Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée.

Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

SOUTENIR REPORTERRE

Lorène LAVOCAT - © Reporterre

Commentaires (2)

Jean marc terret
  • 1. Jean marc terret | 20/04/2020
On voit bien la bêtise de nos élus qui font n importe quoi et qui n écoute jamais les vrais spécialistes, nous sommes en Andalousie et nous observons ce phénomène qui plaît à la population,car ils sont applaudis quand ils passent la javel, c est lamentable.
Lejet
  • 2. Lejet | 07/04/2020
Détruire l environnement aquatique pour rassurer une partie de la population avec un résultat plus qu aléatoire est criminel. Cela mérite plus de réflexion après consultation de biologistes. Messieurs les maires merci de prendre ce recul salutaire

Ajouter un commentaire