L'extinction de la mégafaune marine: un drame pour les écosystèmes

Une étude internationale souligne l'effet destructeur que pourrait avoir la disparition de certaines espèces marines, jouant des rôles uniques et importants au sein de leur écosystème.

Cover r4x3w1000 5ea0192baa253 sipa 00933325 000001Les requins sont très menacés, aussi bien dans le scénario optimiste que pessimiste. © LUIS JAVIER SANDOVAL / VW/SIPA

L'extinction d'une partie de la mégafaune marine, déjà menacée par l'exploitation humaine, la perte d'habitat, la pollution et le réchauffement de l'océan, serait une catastrophe pour la biodiversité. Les conséquences pourraient être bien plus importantes que prévu selon une étude internationale publiée le 17 avril 2020 dans la revue Science Advances.

Un tiers des espèces composant la mégafaune marine sont considérées comme menacées d'extinction

Les scientifiques ont examiné les caractéristiques d'espèces appartenant à la mégafaune marine afin de mieux appréhender les conséquences de leur extinction. Mais qu'entend-t-on par mégafaune marine ? Il s'agit, comme le souligne l'étude, des animaux les plus grands qu'abritent les océans.

Dans cette catégorie, les espèces ont obligatoirement un poids supérieur à 45 kilos. On y retrouve de nombreux animaux charismatiques comme par exemple les requins, les baleines, les tortues marines, des mollusques mais aussi des phoques, le manchot empereur et l'ours polaire.

"Ils jouent un rôle clé dans les écosystèmes marins de par les diverses fonctions qu'ils y exercent: la consommation de grandes quantités de biomasse, le transport des nutriments à travers les habitats marins, la connexion des écosystèmes océaniques et la modification physique des habitats", explique à Sciences et Avenir Fabien Leprieur, co-auteur de l'étude et chercheur au sein de l'unité de recherche MARBEC (MARine Biodiversity, Exploitation and Conservation).

"Aujourd'hui, un tiers des espèces composant la mégafaune marine, évaluées par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), sont considérées comme menacées d'extinction en raison de leur rareté, du taux de déclin de la population, de la taille de la population, de l'aire de répartition géographique et du degré de fragmentation de la population", souligne d'ailleurs cette étude.

Pour les auteurs, il n'est plus seulement suffisant de s'intéresser au nombre d'animaux d'une espèce mais à ses conséquences: quels effets sur la diversité fonctionnelle ?

"Les traits fonctionnels représentent les caractéristiques des espèces (biologiques, écologiques, morphologiques) qui ont un lien direct ou indirect avec le fonctionnement des écosystèmes, explique Fabien Leprieur. Pour faire simple, on peut dire qu'il s'agit de la diversité des fonctions exercées par les espèces dans un écosystème donné. La disparation ou la réduction des populations de mégafaune peut entraîner des effets en cascade".

Le nombre d'individus composant une espèce est une donnée certes importante, mais il ne traduit pas le rôle de l'espèce sur son milieu. Pour cela, il faut la connaître plus en détail (joue-t-elle un rôle unique dans son milieu ?) et ne pas se contenter de chiffres.

Un exemple d'effets en cascade:

"Auparavant, l'orque se nourrissait principalement de phoques puis s'est tourné vers la loutre pourtant plus petite, et cela suite à la diminution des populations de phoques, très certainement causée par la perte de stocks de poissons elle-même causée par la surpêche !

Ensuite, des études ont montré que la disparition des loutres de mer dans l'archipel Aléoutiennes (Alaska) - donc causée par l'épaulard - avait entraîné l'explosion démographique des populations d'oursins (proies des loutres) avec une cascade d'effets sur le fonctionnement des écosystèmes:  surpâturage des grandes algues (laminariales) et donc disparition des autres espèces qui se nourrissent des grandes algues (invertébrés herbivores, petits poissons herbivores, grands crabes) et aussi augmentation de la puissance des vagues et de l'érosion des côtes", explique le chercheur français.

L'équipe de recherche a compilé des données sur les traits fonctionnels (taille, régimes alimentaires, distances parcourues) de toutes les espèces de mégafaune vivantes, soit 334 espèces afin de quantifier leur diversité fonctionnelle globalement mais aussi régionalement. Les scientifiques ont ensuite procédé à des simulations d'extinction afin de mieux comprendre l'impact potentiel de leur disparition en tenant compte des contributions qu'elles apportent à leur écosystème.

Une perte de 11% de l’ensemble des fonctions écologiques de ces espèces

"Avec cette étude, nous montrons que les espèces en danger d'extinction d'après la liste rouge de l'UICN, occupent 50% de l'ensemble des fonctions écologiques de la mégafaune marine, révèle Fabien Leprieur.

Si les tendances actuelles se maintiennent au cours du 21e siècle (scénario optimiste), 18% des espèces de la mégafaune marine pourraient disparaître d'ici 2100 d'après leur classification sur la Liste rouge de l'UICN, ce qui entraînerait une perte de 11% de l'ensemble des fonctions écologiques de ces espèces"

Dans le pire des scénarios avec une disparition de toutes les espèces plus ou moins menacées, la perte de la diversité fonctionnelle grimperait à 48%. Et les requins seraient les grands perdants avec un scénario hautement optimiste comme hautement pessimiste.

Juste dans le cas du scénario le plus optimiste, 19% des espèces de requins pourraient disparaître et cela entraînera parallèlement une perte de 44% de la diversité des fonctions occupés par les requins dans les écosystèmes marins.

"Si les tendances actuelles ne sont pas contrecarrées par des mesures immédiates, nous n'allons pas seulement perdre des espèces emblématiques mais aussi des fonctions uniques dans les écosystèmes marins, alerte le chercheur français.

Cela entraînera très probablement des changements importants dans le fonctionnement des écosystèmes marins et les ressources marines, et l'Homme sera impacté puisque sa consommation des produits de la mer ne fait qu'augmenter depuis 50 ans".

L'indice FUSE ou comment tenir compte du rôle unique joué par une espèce

"Sur la base de nos résultats, nous recommandons que les gestionnaires des ressources et les praticiens de la conservation tiennent compte non seulement des tendances démographiques de la mégafaune marine, mais également de leur importance pour le maintien de la diversité fonctionnelle mondiale", réclame les chercheurs.

C'est ce que pourrait faire l'indice FUSE qui permet de prioriser intelligemment les mesures de conservation.

L'indice FUSE est d'autant plus fort que l'espèce est en grand danger d'extinction, unique quant à son rôle dans le fonctionnement d'un écosystème et spécialisée dans la fonction qu'elle joue dans ce même écosystème.

Dans ce cas, aucune autre espèce encore présente ne peut la remplacer pour cette tâche. "Cet indice permet donc de classer les espèces non plus qu'en fonction du risque d'extinction mais aussi en fonction du risque de perdre une espèce qui joue un rôle capital dans le fonctionnement d'un écosystème", précise Fabien Leprieur.

Une information particulièrement importante qui tend pourtant à être reléguée au second plan.

Anne-Sophie TASSART - © Sciences et Avenir (abonnés)

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