Découverte: la vie secrète des thons rouges

En 2019, une équipe de l’Ifremer a équipé d’appareils électroniques des thons adultes. Un an plus tard, ces balises révèlent quelques aspects insoupçonnés du poisson migrateur.

2020 08 27 15h24 00

C'est un poisson star. Mais on ne connaît pas grand-chose de sa vie privée. Le thon rouge reste une énigme pour la science. Comment vit-il ? Où pérégrine-t-il quand il ne fraie pas dans sa zone de reproduction favorite, la Méditerranée entre mai et juillet ? Comment se déroule sa vie en banc ?

C'est donc avec de grands cris de victoire que les chercheurs de l'Ifremer qui se penchent sur la vie du poisson à la base du sushi ont accueilli la réussite d'une première mondiale: la récupération de données enregistrées par des balises fixées sur la nageoire dorsale de cinq adultes de 1,15m de long et 200 kg.

Ces petits bijoux d'électronique ont tenu dix mois, enregistrant sans relâche la température, la pression et la lumière dans lesquelles ces animaux baignaient. Et les résultats ouvrent une petite fenêtre sur l'intimité de Thunnus thynnus.

Avant d’en arriver aux découvertes, petit détour par l’exploit technique que représente le taguage d’un thon.

Les chercheurs ont bénéficié de l’aide des senneurs de Méditerranée, principalement provenant du port de Sète, qui représentent 60 % des prises de thons rouges vendues dans le monde. “Ce sont eux qui sont venus nous proposer de profiter que les thons soient piégés dans leur cage pour les marquer”, révèle Tristan Rouyer, chercheur à l’Unité Marbec de l’Ifremer et promoteur de l’opération.

Cover r4x3w1000 5f451e8d88175 cage flottante contenant des thons rouges vivants captures en mediterranee par une senne tournante et faisant routeCage flottante contenant des thons rouges tractée vers une ferme d'engraissement de Méditerranée. © FROMENTIN / IFREMER

La guerre qui a opposé les pêcheurs aux écologistes avec les scientifiques comme oiseaux de mauvais augure annonçant la disparition de l’espèce du fait de sa surpêche n’est donc plus qu’un lointain souvenir de la fin des années 2010.

Le respect des dates d’interdiction de la pêche et les quotas ont fait leur effet. De moins de 10.000 tonnes autorisées en 2011, on est passé à 32.000 tonnes en 2020. Le stock est en voie de reconstitution bien que sa productivité reste incertaine.

Deux traversées de l'Atlantique à la nage en un an !

Les chercheurs ont donc pu équiper des thons adultes capturés dans ces cages avant qu’ils soient convoyés vers des fermes d’engraissement pour arriver aux tailles commerciales exigées par les clients japonais.

Cela a nécessité une logistique pointue: récupérer un thon dans la senne, le hisser à bord, l’équiper de la balise... le relâcher en moins de deux minutes pour éviter à l’individu un stress trop important.

Les dispositifs ont été mis au point par le Laboratoire d’informatique, de robotique et de microélectronique de Montpellier (LIRMM). “Ils mesurent la température de l’eau qui nous indique à quelle latitude le poisson se trouve, la pression qui nous donne la profondeur à laquelle il se situe et la lumière qui nous précise sa position géographique grâce à la mesure de la longueur du jour”, détaille Tristan Rouyer.

Quand les balises se détachent du corps, elles remontent à la surface et envoient leurs informations aux satellites du réseau Argos. Trois balises sont restées plus de dix mois accrochées, soit une bonne tranche de vie.

W453 119984 marquage thon rougeMarquage d'un thon rouge à bord d'un senneur en juin 2019. © Ifremer

Prime est donnée à l’individu qui en un an, a quitté la Méditerranée, nagé jusqu’en Norvège, bifurqué vers le Canada puis pris plein sud pour retraverser l’Atlantique et revenir en Méditerranée un an après avoir été tagué.

Les mesures de pression confirment les plongées en profondeur à près de 1000 m, des descentes très courtes qui n’ont pas d’explications satisfaisantes.

Si le trajet vers le nord était attendu — jusque dans les années 1960, les pêcheurs norvégiens en prenaient beaucoup — car là se trouvent les bancs de poissons pélagiques dont le thon se nourrit, on ignore cependant si ce voyage s’effectue en groupe.

De même, le passage du thon voyageur à proximité du golfe du Mexique ne permet pas de comprendre s’il existe un, deux ou trois stocks de thons rouges, du fait de l’existence d’une aire de reproduction dans les eaux de la mer des Caraïbes.

Le thon pourrait se reproduire là où il est né

Le retour en Méditerranée était attendu. Les thons viennent effectivement s’y reproduire et l’on suspecte un phénomène de «homing», c’est-à-dire la reproduction sur la zone d’où l’animal est issu.

Mais l’expérience n’a rien simplifié parce qu’un des individus tagué n’est jamais sorti de la Méditerranée. “Nous émettons l’hypothèse qu’un thon adulte ne se reproduit pas tous les ans car cela lui demande beaucoup d’énergie”, avance Tristan Rouyer.

Ce premier succès incite à organiser d’autres campagnes scientifiques. “Malgré le coût des balises, nous aimerions taguer plus d’individus pour obtenir plus de données, espère Tristan Rouyer.

Mais nous aimerions aussi pouvoir installer des électrodes à l’intérieur des poissons pour savoir dans quelles zones ils dépensent de l’énergie et celles où ils prennent du poids pour mieux cerner leurs zones de nourrissage.”

Des campagnes de mesures assurément onéreuses mais qui concernent l’un des poissons les plus convoités au monde. Plus on en saura sur l’espèce, estiment les chercheurs, mieux on pourra le préserver.

Loïc CHAUVEAU - © Sciences et Avenir

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