France: Les dauphins meurent désormais tout au long de l’année

Habituellement cantonnés à l’hiver, les échouages de dauphins communs interviennent désormais (aussi) en été. Et le nombre de mammifères marins tués dans des filets de pêche ne cesse d’augmenter.

Cover r4x3w1000 5f3b85b1a64a4 dd 20180213 ploemeur bbertrand tc59963Un dauphin commun retrouvé avec un filet de pêche à Ploemeur (Morbihan). © B.BERTRAND/PELAGIS

Le phénomène a débuté fin juillet 2020. Par dizaines, des dauphins communs se sont échoués sur les plages de Bretagne sud. "Depuis, les signalements de cadavres ne cessent pas avec une zone critique de 10 kilomètres de long entre la pointe de Penmarch et la baie d'Audierne", précise Hélène Peltier, chercheuse à l'observatoire Pelagis de surveillance des échouages de cétacés à l'Université de la Rochelle (Charente Maritime).

Les blessures des animaux ne laissent guère place au doute: les dauphins sont des prises accessoires et non voulues de la pêche.

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Plus aucune côte atlantique française n'est aujourd'hui épargnée par le phénomène avec une pointe l'hiver en Vendée-Charente Maritime. © Pelagis

Comment expliquer cette hécatombe ? Les chercheurs se sont rapprochés des pêcheurs qui reconnaissent voir plus de dauphins mais ne semblent pas non plus pouvoir donner d'explication.

"Il est possible que ces mammifères soient en chasse des sardines et anchois dont ils se nourrissent sur les zones de pêche", suppute Hélène Peltier.

L'ONG Sea Shepherd a en tout cas décidé de patrouiller en Bretagne lors d'une opération "Dolphin bycatch" pour surveiller les pratiques des bateaux. C'est la première fois que l'ONG se lance dans une opération l'été.

Difficile de connaître les pratiques de pêche en pleine mer

Depuis trois ans, c'est en hiver que Sea Shepherd sort pour photographier les pêcheurs au travail. Car c'est de décembre à mars et dans le Golfe de Gascogne que la mortalité est la plus importante.

"Comme les pêcheurs ne donnent pas ou peu de renseignements sur leurs pratiques en mer et qu'ils refusent d'embarquer des observateurs, nous sommes bien obligés d'aller sur ces zones pour les observer sans pour autant les gêner dans leur travail, précise Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France. Certains l'acceptent, d'autres moins".

Le réseau scientifique Pelagis en sait encore beaucoup moins sur ce qui se passe en mer et en est réduit à compter sur les découvertes de cadavres faites sur les plages par les promeneurs.

"Jusqu'en 2017, on constatait autour de 800 échouages en hiver, puis nous sommes passés à 1200 et depuis, ça ne rebaisse pas, constate Hélène Peltier. En mars 2020, juste avant le confinement, nous en étions déjà à 1100 animaux morts dont 70% portent des blessures dues aux engins de pêche".

Ces dépouilles ne représentent qu'une infime partie des décès puisque bon nombre d'animaux blessés coulent. Pelagis estiment ainsi que plus de 11 000 cétacés meurent tous les ans sur les côtes françaises.

La situation empire donc si bien que la Commission européenne comme les ONG réagissent pour faire pression sur les États responsables de cette situation, dont la France, et ce même si l'espèce Delphinus delphis n'est pas (à ce jour) en danger d'extinction selon l'UICN.

W453 119773 echouages par anneesLes constats d'échouages de dauphins communs depuis 1990. Les records sont tous situés dans les trois dernières années. © Pelagis

Dès décembre, les ONG réunies au Parlement de Strasbourg citaient quelques États coupables de ne pas respecter les règlements européens. La réduction des prises accessoires de la pêche fait en effet partie des directives habitat de 1992 et est partie intégrante de la politique commune de pêche.

En février 2020, le commissaire européen à la pêche, Virginijus Sinkevicius demande par courrier à la Commission internationale pour l’exploitation des mers (CIEM, l’instance scientifique qui conseille la Commission européenne sur les quotas de pêche) de vérifier si les assertions des ONG prônant une fermeture de la pêche l’hiver était bien une mesure efficace.

Le 26 mai, le CIEM répond positivement. Plus que des mesures d’effarouchement des dauphins par des signaux acoustiques produits par des pingers, c’est bien la fermeture de la pêche sur les zones les plus sensibles et sur la durée de l’hiver qui serait le plus efficace.

Les pingers auraient pour effet d’écarter les cétacés de leurs zones de nourrissage et contribueraient donc à les affamer.

La France mise en demeure par l'Europe

Au début de l’été, deux décisions ont renforcé encore la pression sur les autorités. Le 2 juillet, le Tribunal Administratif de Paris a condamné l’État pour faute. Les juges considèrent que l’État a tardé à agir pour réduire les mortalités alors que les premiers échouages datent de la fin des années 1980.

De plus, le système de contrôle des captures accessoires obligatoire sur les bateaux depuis un règlement européen de 2012 commence juste à être mis en place et seulement sur les plus gros navires.

Or, une quinzaine de gros chalutiers seulement travaillent en Golfe de Gascogne et font preuve de bonne volonté contre une flottille de bâtiments de moins de 12 mètres de long représentant 80% de l’effort de pêche qui sont astreints à peu de contrôles et refusent notamment des caméras destinées à mieux connaître la fréquence des prises de dauphins.

«C’est une technique qui marche très bien au Danemark et en Australie et qui ne constitue pas une surveillance mais bien un moyen d’obtenir des connaissances, plaide Lamya Essemlali. Dès que ces systèmes seront installés, nous cesserons nos campagnes en golfe de Gascogne».

Dans la foulée, la Commission européenne a mis en demeure la France, l’Espagne et la Suède (concernée par la sauvegarde des marsouins communs de la Baltique en danger d’extinction). Selon la Commission «La France n'a pas intégralement transposé les obligations liées à la mise en place d'un système cohérent de surveillance des prises accessoires ni pris les mesures de conservation nécessaires».

C’est bien là où le bât blesse. Depuis trente ans que les cétacés s’échouent, très peu de données ont pu être recueillies car les fileyeurs, bolincheurs, senneurs et chalutiers refusent d’informer sur leurs pratiques en mer.

«Résultat, nous avons trop peu d’informations pour comprendre pourquoi les dauphins se font prendre dans les filets et chaluts ce qui nous permettrait de trouver des techniques permettant de les éviter», regrette Hélène Peltier.

Les chercheurs aimeraient ainsi disposer de statistiques sur les zones où les mammifères sont les plus impactés, sur les conditions météo, sur les pratiques de pêche, sur les espèces de poissons trouvées avec les dauphins, etc.

Aujourd’hui, les chercheurs en sont réduits à utiliser des modèles nourris des données météo, des dérives des courants pour estimer grossièrement l’endroit où l’animal a été pris. Si une partie de la profession collabore avec les chercheurs, notamment de l’Ifremer, sur les évaluations de stocks des espèces commerciales, le contact est bien plus difficile quand il s’agit d’enquêter sur un aspect peu reluisant de la pêche.

Sea Shepherd France ne veut pas en tout cas incriminer les seuls pêcheurs. "S’ils vont en mer, c’est pour satisfaire nos appétits, rappelle Lamya Essemlali. Le consommateur peut également agir contre la mortalité des dauphins en réduisant ses achats de poissons".

Loïc CHAUVEAU - © Sciences et Avenir (abonnés)

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