Les requins gris aussi ont une vie sociale complexe

Des chercheurs ont mené une étude de quatre ans sur des requins gris de récif évoluant au large d'un atoll du Pacifique. Ils ont constaté que les squales peuvent non seulement former des groupes sociaux mais aussi s'associer pendant plusieurs années au même congénère.

2020 08 16 11h44 14Le requin gris de récif a une vie bien plus sociale que sa réputation ne laisse le penser.

© Stephen FRINK / Getty Images

À l'inverse des baleines ou des dauphins, les requins ne sont pas réputés pour être particulièrement sociaux. On les décrit même plutôt comme des animaux solitaires qui ne s'associent que temporairement pour se reproduire ou chasser. À tort. Les recherches récentes tendent à montrer que les requins aussi peuvent former des groupes sociaux et nouer des liens avec leurs congénères.

En 2016, une étude a montré que le requin-taureau (Carcharias taurus) peut former des réseaux comptant jusqu'à 200 "amis". Un an plus tard, une autre étude a mis en évidence les groupes sociaux complexes formés par le requin à pointes noires (Carcharhinus melanopterus). Cette fois-ci, c'est au tour d'un autre squale de s'illustrer en matière de sociabilité : le requin gris de récif (Carcharhinus amblyrhynchos).

Dans des travaux publiés par la revue Proceedings of the Royal Society B, des chercheurs révèlent avoir découvert que cette espèce est capable de former des groupes sociaux relativement stables. Les spécimens peuvent même s'associer pendant plusieurs années à un congénère particulier.

41 requins suivis pendant quatre ans

Le requin gris de récif est l'un des plus courants de l'Indo-Pacifique. Et comme d'autres squales, il traîne une réputation de solitaire.

Des recherches ont montré que l'espèce n'utilise pas d'abri quel qu'il soit, qu'elle n'arrête jamais de se déplacer et qu'elle ne s'occupe pas de ses petits. Pourtant, des rassemblements de ces requins sont bel et bien observés dans certaines régions.

D'autres recherches ont montré que les squales ont tendance à rester au même endroit durant la journée où ils sont généralement moins actifs. Ils ne le quittent que la nuit pour partir en quête de nourriture avant d'y retourner une fois la chasse terminée. C'est pour en savoir plus sur ce comportement que des chercheurs ont décidé de mener une nouvelle étude.

De 2011 à 2014, ces scientifiques ont marqué 41 requins et ont suivi leurs mouvements au large de l'atoll Palmyra dans l'océan Pacifique Nord. A partir des données collectées, ils ont étudié les déplacements de chaque spécimen, leurs interactions avec les autres squales et le temps qu'ils passaient à leur "base d'attache" chaque jour.

Des groupes relativement stables

Les observations ont permis de distinguer cinq groupes communautaires formés de requins ayant des "bases d'attache" proches les unes des autres. Les scientifiques se sont ensuite penchés sur la taille de ces groupes ainsi que les mouvements enregistrés entre les zones associées à chaque communauté durant les quatre années d'étude.

304be2c0 34ff 4d3b b6f0 d70e03e67006 jpegPour cette étude, les chercheurs ont suivi une quarantaine de requins gris de récif pendant quatre ans. © Albert KOK / CC BY-SA 3.0

Les résultats montrent que les groupes sociaux formés par les requins fonctionnent sur une dynamique de "fission-fusion". En suivant un rythme quotidien, les squales se regroupent le jour pour se reposer (fusion) et se séparent la nuit pour chasser (fission). Et les communautés constituées sont apparues relativement stables sur les années d'étude.

Les chercheurs ont ainsi constaté que les requins croisaient parfois ceux des communautés adjacentes. Mais les interactions demeuraient faibles et ponctuelles, contrairement aux interactions entre les squales du même groupe. Ceci suggère que les structures sociales ne se formeraient pas simplement à partir des individus rencontrés dans l'environnement.

S'associer pour mieux manger ?

Plus intéressant, les données ont permis de découvrir que certains requins constituaient des paires qui sont restées associées tout au long de l'étude, et peut-être au delà. "Si nos données ne s'étendent que sur quatre années, de telles associations ont le potentiel pour durer bien plus longtemps", écrivent les auteurs dans leur rapport.

De telles communautés sociales sont relativement fréquentes chez les animaux aux capacités cognitives élevées tels que les oiseaux, les dauphins ou les chauves-souris. Toutefois, la stabilité sociale sur plusieurs années est un comportement plus rarement détecté au sein des populations animales sauvages, d'après les spécialistes.

Pourquoi les requins forment-ils de telles paires ? Pas d'affinités là dedans. "Ils ne sont pas amis au sens où ils partagent un lien émotionnel", a précisé au New Scientist Yannis Papastamatiou, biologiste de la Florida International University à Miami. A en croire leur étude, il s'agirait plutôt d'associés qui collaborent pour mieux chasser.

72ae61fa 09dc 4b6b 963a 3c5dfd125c1a jpegEn formant des paires, les requins augmenteraient leurs chances de réussite pour trouver de la nourriture.  © NOAA

Les simulations réalisées à partir des données ont en effet montré que les requins qui n'étaient pas appariés présentaient moins de réussite dans la quête de nourriture. Un constat qui suggère que ces associations impliqueraient un partage d'informations permettant de trouver plus facilement des proies, comme on peut l'observer chez certaines espèces d'oiseaux.

À travers cette étude, "nous montrons que les communautés de requins présentent des structures sociales complexes et temporairement stables comparables à celles des oiseaux marins et potentiellement même à celles de certains mammifères", résument les auteurs. Mais de nombreuses questions restent en suspens sur ce comportement, soulignent-ils.

On ignore par exemple comment les spécimens reconnaissent à coup sûr leur "associé" d'année en année. Les requins gris de récif semblent donc loin d'avoir dévoilé toutes les subtilités de leur vie sociale.

Émeline FÉRARD - © GEO

Lire aussi :

Requin blanc: un prédateur qui n’a pas livré tous ses secrets

Une attaque de grand requin blanc dans le Maine aux États-Unis a coûté la vie à une sexagénaire. Ce genre d’incident est rarissime et la présence de grands requins blancs dans cette région étonne. Mais connaissons-nous réellement le grand requin blanc ? Lire la suite…

Les bélugas tissent des relations sociales plus complexes qu'on le pensait

Des scientifiques ont mené une vaste étude sur des populations de bélugas évoluant dans différentes régions à travers l'Arctique. Ils ont observé que ces cétacés aussi tissent des liens sociaux étroits avec leurs congénères apparentés comme non-apparentés. Lire la suite…

Des dauphins s’apprennent à chasser avec des outils

Des chercheurs ont étudié une population de dauphins évoluant en Australie occidentale et ont constaté que les cétacés sont capables de s'apprendre et de se transmettre des comportements. Pas seulement d'une mère à sa progéniture mais aussi entre congénères. Lire la suite…

Grands-mères orques: un rôle clef dans la survie de l'espèce

Une nouvelle étude suggère que les orques femelles devenues incapables de se reproduire joueraient un rôle crucial pour les jeunes de leur groupe. Ces grands-mères stimuleraient leur survie notamment en les aidant à trouver de la nourriture. Lire la suite…

Les dauphins aussi choisissent leurs amis

Nous, humains, avons plutôt tendance à nous lier d’amitié avec des personnes avec qui nous avons certains points ou intérêts communs. Selon une récente étude, cette caractéristique sociale semble se retrouver également chez les dauphins. Lire la suite…

Les Orques doivent s’intégrer dans un groupe pour survivre

Des chercheurs français ont mis en lumière les conséquences dramatiques d'une hécatombe survenue dans un groupe d'orques sur les spécimens survivants, encore plusieurs années après l'événement. Lire la suite…

Ajouter un commentaire