Faut-il redouter une invasion mondiale de méduses ?

Le dérèglement climatique menace des millions d’espèces végétales et animales dans les décennies à venir. Mais une créature tire profit de cette situation inquiétante : la méduse. Certains craignent même une invasion. Nous lui consacrons le quatrième volet de notre série sur les animaux mal aimés, considérés injustement comme des «sales bêtes».

Image 1024 1024 15488684Elles s’échouent de plus en plus fréquemment sur nos plages. Les méduses prolifèrent au point que certains scientifiques craignent qu’elles ne colonisent les mers. © Élodie SARTOUX / Ouest-France.)

Entre 500 000 et un million d’espèces végétales et animales seraient menacées d’extinction dans les décennies à venir, selon l’Organisation des Nations Unies (ONU). La pollution, la disparition des habitats naturels, le réchauffement des océans, cumulés à d’autres conséquences du changement climatique, entraînent une baisse des populations animales à un rythme sans précédent.

Paradoxalement, des créatures tirent profite de cette alarmante situation: les méduses. Elles ne craignent pas le changement climatique.

«Si le courant les y pousse, elles sont capables de vivre dans des eaux très polluées avec de faibles teneurs en oxygène, qui font fuir les poissons et provoquent la mort des organismes marins fixés au sol», expliquait récemment dans Les Échos Delphine Thibault, enseignante-chercheuse à l’université d’Aix-Marseille.

Des espèces urticantes et même mortelles

Venues du fond des âges, les méduses ont survécu à toutes les disparitions d’espèces et prolifèrent dans nos océans. Les méduses d’une certaine taille, celles que redoutent les baigneurs, se répartissent en 200 espèces, rangées dans le sous-groupe des scyphozoaires.

À celles-ci, il faut ajouter 40 espèces dont les piqûres peuvent être mortelles et que l’on trouve essentiellement en Australie.

Le reste, l’immense majorité, relève de la famille des hydroméduses, qui ne mesurent pas plus de quelques millimètres et dont la plupart sont invisibles à l’œil nu. Ce qui ne les empêche pas d’être parfois urticantes.

Les «fausses méduses»

Depuis quelques années, on voit également apparaître sur les plages de la Manche, notamment, des physalies, appelées aussi «fausses méduses» ou «galères portugaises».

Malgré leur ressemblance avec les méduses, ce n’en sont pas. Les physalies sont en fait des siphonophores marins, des organismes de l’embranchement des cnidaires qui vivent en colonies (plusieurs organismes qui en forment un seul).

Chaque physalie comporte quatre types de polypes translucides et possède de très longs et fins tentacules, difficilement repérables. Atteignant plusieurs mètres, ils sont très urticants. Ils peuvent provoquer «de sérieuses brûlures».

Image 1024 1024 15488686Des échouages occasionnels de physalies, de fausses méduses appelées aussi «galères portugaises», sont observés sur les côtes de la Manche. Elles sont très urticantes. Photo d’illustration © Thierry CREUX / Ouest-France

Vers une «gélification» des océans ?

Composées à 95 % d’eau, les méduses n’ont ni cerveau ni estomac, ni intestin ni poumons. Ces organismes primaires, dépourvus de système nerveux central, sont présents dans toutes les mers du Globe et à toutes les profondeurs.

Depuis quelques années, des scientifiques avancent que les méduses coloniseraient tout l’espace marin au détriment des poissons. Certains parlent même d’un risque de «gélification des océans». Mais on ne peut pas le prouver faute de relevés suffisants.

Néanmoins, personne ne remet en cause la prolifération des méduses dans certaines mers du monde. Et l’homme a une grande responsabilité dans cette prolifération: la surpêche est une des principales causes notamment.

L’explication ? Avec moins de prédateurs et plus de plancton à leur disposition, les méduses prolifèrent plus facilement. Conséquence: alors qu’il y a quelques années, leurs échouages sur les plages étaient rares et essentiellement localisés en Méditerranée, elles infestent désormais toutes les plages. Et ce, à n’importe quel moment de l’année.

«Nous savons que depuis 1993 nous n’avons que des années à méduses, c’est-à-dire qu’il y a des méduses non-stop toute l’année», nous confirmait récemment Fabien Lombard, enseignant-chercheur à l’Institut de la mer de Villefranche-Sorbonne Université-CNRS.

Danger ou opportunité ?

Très invasives, les méduses peuvent profiter des changements de courants ou des interventions de l’homme sur la nature pour s’installer sur de nouveaux bassins. «La pollution (souvent engrais, nitrates, phosphates) augmente la production des algues planctoniques: il y a donc plus d’algues et par conséquent plus de plancton, ce qui veut dire plus de proies pour les méduses», résumait encore Fabien Lombard.

Plus de nourriture, moins de prédateurs, ajoutez à cela que les méduses ont une incroyable capacité de reproduction puisque deux méduses peuvent donner naissance à des millions de descendants: vous obtenez les conditions optimales pour qu’elles colonisent les mers.

Les plus pessimistes s’en inquiètent. Les plus optimistes, eux, y voient également une opportunité à saisir. Pourquoi ? Parce que certaines espèces présentent l’étonnante capacité de se régénérer, grâce à une extraordinaire plasticité tissulaire.

Les scientifiques ont également observé que certaines sont capables de se priver de nourriture et de mettre en attente leur métabolisme.

Toutes ces propriétés passionnent les chercheurs. Les méduses renferment notamment du collagène, la fameuse substance naturelle qui permet d’atténuer les effets du vieillissement de la peau. L’industrie cosmétique s’y intéresse déjà pour produire des crèmes antirides. Mais d’autres débouchés sont à imaginer et représentent même une source d’espoir dans la recherche contre certaines maladies (cancers).

L’université allemande de Kiel travaille également sur la transformation et l’exploitation des méduses riches en éléments nutritifs (protéines, glucides, calcium, fer), apprend-on également dans le journal Les Échos du 16 juillet 2020. Objectif: les exploiter en tant qu’engrais pour l’agriculture.

Image 1024 1024 15488687Les étonnantes facultés des méduses fascinent les chercheurs. Photo d’illustration © Fotolia

Des méduses à la maison

Loin des désagréments qu’elles causent sur les côtes, les méduses suscitent de plus en plus l’engouement des visiteurs des aquariums, qui se perdent dans la contemplation de leurs tentacules et de leur nage hypnotique.

On peut notamment en découvrir à l’aquarium de Paris, qui abrite la plus grande collection de méduses d’Europe à travers 24 bassins d’exposition.

Les méduses fascinent tellement qu’il est même désormais possible de s’en procurer pour les garder chez soi en aquarium, à la manière d’un animal de compagnie.

Ce nouveau marché est en train émerger depuis quelques mois, à tel point qu’on peut se demander si cette mode des méduses pourrait remplacer celle du bon vieux poisson rouge…

Bruno ALVAREZ - © Ouest-France

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