Aires marines protégées : les vrais chiffres

Malgré un fossé entre les chiffres mis en avant par les États et la réalité sur le terrain, les aires marines protégées peuvent remplir leur mission. À condition qu'elles soient mises en place de manière ambitieuse et bien gérées.

Aire marine protegee

© Michel GUNTHER / WWF

Sur le papier, la nouvelle est réjouissante : le nombre d’aires marines protégées (AMP) ne cesse de croître dans le monde. En 2010, en application de la Convention sur la diversité biologique de 1992, les 160 États signataires se sont engagés à créer 10 % de zones sous ce statut d’ici 2020.

Résultat, ces espaces délimités en mer censés améliorer la protection à long terme de la faune et de la flore locale représentaient 3,72 % de la surface des océans en 2015, soit environ deux fois plus que cinq ans plus tôt.

Sauf que, selon une étude parue début août dans la revue Frontiers in Ecology and the Environment, seule 1,4 % de cette surface était en réalité intégralement protégée, c’est-à-dire interdisant toute extraction de ressources, en particulier halieutiques. Et la grande majorité des zones nouvellement établies n’étaient que partiellement protégées, autorisant plus ou moins généreusement les activités de pêche.

Officiellement, la France fait encore mieux. L’objectif, fixé par le Grenelle de l’environnement et le Grenelle de la mer, sous Sarkozy, de classer 20 % des zones sous juridiction française en AMP a été atteint. Et même dépassé, avec 22 % d’AMP en 2017 dans les eaux françaises (qui couvrent 11 millions de km², surtout outre-mer, soit le second espace maritime après les États-Unis).

Sauf que, là encore, le ratio entre les AMP intégralement protégées et les autres est énorme. En Méditerranée, par exemple, la France déclare plus de 40 % d’AMP dans ses eaux. «Mais quand on comptabilise uniquement ce qui est intégralement protégé, on est à moins de 1 %», souligne Joachim Claudet, chercheur au CNRS et coauteur d’une étude sur l’efficacité écologique des aires marines protégées parue début août dans la revue Frontiers in Ecology and the Environment.

«Un outil de gestion intéressant»

C’est là que le bât blesse et que la nouvelle réjouissante fait pschitt. De nombreuses zones ne sont en réalité pas du tout protégées : pour respecter – sur le papier – leurs engagements internationaux, les pays comptabilisent «très souvent» comme AMP des zones qui sont uniquement proposées mais n’existent pas encore, explique le scientifique.

D’autres AMP sont certes délimitées par un texte de loi, mais pas gérées, ce qui revient au même : pas de protection dans les faits.

Logiquement, l’efficacité écologique de ces si nombreuses zones non protégées ou seulement partiellement laisse à désirer, démontrent les chercheurs. Sachant que la catégorie «zones partiellement protégées» est très hétérogène.

L’étude établit ainsi que parmi elles, les AMP fortement protégées, qui autorisent un peu de pêche, avec un peu plus de souplesse que celles qui le sont intégralement, «sont toujours efficaces d’un point de vue écologique». Les poissons y sont plus gros, plus nombreux, et les écosystèmes se régénèrent.

Par exemple, l’interdiction ou la très forte restriction de la pêche au sar dans certaines zones de Méditerranée a permis de rétablir un équilibre qui avait été perdu, car la surpêche des sars avait permis à leurs proies, les oursins, de proliférer, donc de dévorer toutes les algues dans lesquelles se réfugient les petits poissons.

Un cran en dessous niveau protection, les aires marines modérément protégées (qui autorisent la pêche à condition qu’elle soit moins destructrice : certains types d’hameçons, filets pas trop longs, pas de chalut ni de pêche électrique) sont efficaces «s’il y a une zone intégralement protégée à côté».

Quant à celles qui sont faiblement protégées, soit souvent celles qui ont été établies récemment et un peu à la hâte pour remplir les objectifs internationaux, elles ne sont «jamais» efficaces d’un point de vue écologique, qu’elles soient ou pas à côté d’une zone intégralement protégée, pas plus que les territoires non protégés.

«Notre étude montre que les zones modérément protégées sont un outil de gestion des pêches intéressant, que loin de tout mettre sous cloche, on peut avoir ces zones où on peut quand même pêcher relativement beaucoup mais intelligemment, si on ferme d’autres zones à la pêche à côté, estime Joachim Claudet.

Sans parler de la pêche illégale, qu’il est difficile de réglementer, il serait donc possible de mieux réglementer la pêche légale, cela bénéficierait beaucoup aux écosystèmes et donc aux pêcheurs eux-mêmes.»

Des exemples vertueux

Le chercheur préconise de renforcer le niveau de protection de certaines AMP existantes. Et de privilégier la qualité plutôt que la quantité d’AMP, ou au moins de ne pas faire de quantité au détriment de la qualité.

Pour lui, «il faut sortir des objectifs uniquement définis en termes de couverture en AMP, et avoir une réflexion sur le niveau de protection qu’on souhaite. Et il faut le faire de manière cohérente à des niveaux régionaux, car il ne sert à rien de réfléchir au niveau français et de ne rien faire en Espagne ou en Italie, puisque les poissons bougent, et avec le changement climatique les espèces se déplacent de plus en plus». Et de citer quelques exemples vertueux.

À Torre Guaceto, dans les Pouilles, en Italie, scientifiques et gestionnaires de l’AMP ont convaincu les pêcheurs locaux de ne pouvoir pêcher qu’un jour par semaine dans la réserve.

Résultat, aujourd’hui, les poissons pêchés dans l’AMP sont plus gros que ceux pêchés ailleurs, et les captures deux fois plus abondantes.

Grâce à la mise en place d’un écolabel, en un jour de pêche dans l’AMP, les pêcheurs gagnent plus d’argent que les autres jours à l’extérieur. Et ils sont devenus les meilleurs défenseurs de cette AMP. Un cas d’école de cogestion réussie.

Que l’on peut retrouver aussi en France, dans le parc marin de la Côte Bleue, à l’ouest de Marseille, où les petits pêcheurs côtiers s’impliquent dans la gestion de zones de non pêche permettant à la ressource de se renouveler.

Quant à la réserve naturelle marine de Cerbère-Banyuls, première réserve naturelle marine française créée en 1974 près de Perpignan, elle a été classée dans la liste verte mondiale établie par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) en 2014 pour distinguer les aires protégées bien gérées.

Dans la réserve intégrale, qui couvre 65 hectares au cœur des 650 hectares que compte la réserve, pêche, plongée et mouillage sont interdits. Pêche et plongée sont contrôlées dans la réserve partielle.

À condition qu’elles soient réelles, ambitieuses et bien gérées, les AMP sont donc un bel outil de protection des écosystèmes, utile et indispensable.

Mais elles ne sont pas la solution miracle à tout : aucune ne pourra empêcher, par exemple, la souillure d’une marée noire ou l’invasion de déchets plastique.

Coralie SCHAUB  - © Libération - http://www.liberation.fr/planete/2018/08/31/aires-marines-protegees-les-vrais-chiffres_1675488   

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