Comment les baleines luttent contre le réchauffement

Les tonnes d’excréments que les baleines produisent chaque jour fertilisent la surface des océans et augmentent la capacité du phytoplancton à absorber le CO2. Qui aurait cru que ces géants jouaient un rôle dans la régulation du climat? Dès lors, leur protection prend une nouvelle dimension.

Blv 120731 1113 e1536149328839 1920x1092© GREMM

Les preuves scientifiques s’accumulent. «Au début, c’était une hypothèse un peu humoristique qu’on s’est amusé à quantifier, mais qui donne vraiment un résultat!» lance en souriant la chercheuse en écologie marine Lyne Morissette.

De fait, au moins 200.000 tonnes (t) de CO2 par an seraient stockées au fond de l’océan austral par l’action des déjections des 12.000 cachalots de cette région.

Avant la chasse industrielle à la baleine, qui a connu son apogée au 19e siècle, les rorquals bleus de cet océan auraient permis au phytoplancton de fixer plus de 140.000 t de CO2 supplémentaires.

Jardinières des océans

Comme les baleines s’alimentent en profondeur avant de déféquer en surface, «c’est comme si on puisait de l’engrais dans les profondeurs et qu’on allait le déposer à la surface», poursuit la spécialiste, qui cosignait en 2014 un article scientifique présentant ce phénomène.

Riches en azote, en fer et en phosphate, les excréments des cétacés font le bonheur du phytoplancton, ces algues microscopiques à la base de la chaîne alimentaire océanique.

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La baleine bleue produit des déjections de couleur ocre-rouge qui flottent quelques minutes à la surface avant de se dissoudre dans l'eau. © M. JENNER - Centre For Whale Research

Or, «le phytoplancton joue un rôle clé dans le piégeage du CO2 atmosphérique», souligne Michel Starr, chercheur à Pêches et Océans Canada.

En effet, ces algues utilisent la lumière pénétrant la surface des océans pour transformer le CO2 en oxygène au moyen de la photosynthèse. En coulant, les débris de phytoplancton, ainsi que les pelotes fécales des animaux (zooplancton, poissons, etc.) s’étant alimentées de ces microalgues sont transportés dans les eaux profondes.

Cette pluie ininterrompue de détritus marins séquestre le carbone au fond des océans «pour des centaines de milliers d’années», explique le spécialiste en écologie du phytoplancton.

Toutefois, les apports en nutriments issus de remontées d’eau profondes engendrées par les vents marins jouent un rôle plus important encore que les cacas de baleine, précise le biologiste. Selon lui, alors que «les océans ont absorbé environ le tiers de nos émissions atmosphériques de CO2 depuis l’ère industrielle», les excréments de baleine n’auraient qu’une part mineure dans l’absorption de ces milliards de tonnes de CO2 par année.

Forêts nomades des océans

Comme les grands arbres, les baleines, en raison de leur taille et de leur durée de vie, stockent de grandes quantités de carbone dans leurs corps (voir l’encadré). En sombrant au fond des océans après leur mort, elles contribuent à séquestrer le carbone.

Par exemple, une baleine grise de 40 t contient environ 1,6 t de carbone organique sous forme de protéines et de lipides. En se déposant au fond de l’océan, cette carcasse séquestrera donc presque deux tonnes de CO2!

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Le petit rorqual est l’une des six espèces de grands cétacés qui fréquentent, surtout l'été, le golfe et l’estuaire du Saint-Laurent. © GREMM

Une équipe de chercheurs a même calculé que si le nombre de baleines à travers le monde revenait à son niveau préindustriel, leurs morts naturelles permettraient de séquestrer environ 160.000 t de carbone supplémentaires par an. Ce qui équivaudrait à préserver presque 850 hectares de forêts chaque année.

Protéger les baleines du Saint-Laurent

Pour le directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), Robert Michaud, le rôle des baleines dans la séquestration du carbone constitue une raison de plus de protéger ces mammifères marins dans le Saint-Laurent.

Plus les baleines sont nombreuses, plus leurs excréments fertilisent les océans, et plus grandes sont les quantités de carbone extraites de l’atmosphère.

D’ailleurs, la baleine bleue et la baleine noire, soit deux des six espèces de grands cétacés qui fréquentent le fleuve durant la période estivale, sont en voie de disparition. La mort, en 2017, de 17 baleines noires au Québec, attribuée par les chercheurs à des collisions avec des navires ou à des enchevêtrements dans de l’équipement de pêche, a propulsé l’adoption de mesures importantes, comme la diminution de la vitesse de croisière des bateaux qui circulent dans le golfe.

«Il y a vraiment un message qui semble avoir été entendu. Est-ce trop tard? Est-ce trop peu? Il n’est jamais vraiment trop tard… Il était temps que ça commence», déclare le directeur scientifique du GREMM.

Toutefois, protéger les baleines du Saint-Laurent «n’est pas LA prochaine solution pour [limiter] les changements climatiques», prévient Lyne Morissette. N’empêche, ce sont quand même des centaines de milliers de tonnes de CO2 que les excréments de ces géants permettent de séquestrer. C’est pas de la m…!

Plus de baleines pour contrer le réchauffement climatique?

Une équipe de biologistes marins a démontré que les baleines pouvaient jouer un rôle dans la lutte aux changements climatiques.

Rétablir les populations de baleines bleues de l’hémisphère sud permettrait de séquestrer 360.000 tonnes (t) de CO2 en biomasse vivante. Ce serait l’équivalent de la préservation de 43.000 hectares (ha) de forêts tempérées, une superficie comparable à celle de la ville de Los Angeles.

Rétablir toutes les populations de baleines permettrait de séquestrer 870.000 t de CO2 en biomasse vivante, soit l’équivalent de 110.000 ha de forêts ou d’une superficie équivalente à celle du parc national des Rocheuses.

Aujourd’hui, les grandes baleines (biomasse vivante) stockent environ neuf millions de tonnes de moins de CO2 qu’elles le faisaient avant leur chasse intensive.

Laura MARTINEZ - © Vivre ici-Unpointcinq - https://unpointcinq.ca/vivre-ici/caca-des-baleines/

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