L'océan pour lutter contre le changement climatique

Face au réchauffement climatique, il est notre plus précieux allié en même temps que notre première victime. Sans l’océan, la situation serait bien pire. Il absorbe une énorme quantité de chaleur et capte près de 30 % du CO2 émis par les activités humaines. La contrepartie, c’est que ce rôle tampon l’abîme considérablement.

8075118 2 img 1262coastoceansky© WorldOceansDay

Treize mesures qu'offre l'océan pour lutter contre le changement climatique

Regroupés dans le cadre de la «Ocean Solutions Initiative», une quinzaine de chercheurs du monde entier, notamment du CNRS, de l'Iddri, et de Sorbonne Université, publient dans Frontiers in Marine Science une étude qui évalue le potentiel de treize solutions apportées par l'océan pour lutter contre le changement climatique.

Avec cette analyse, les chercheurs souhaitent éclairer les décideurs qui se retrouveront début décembre prochain à Katowice (Pologne) pour la COP24.

L'océan régule le réchauffement global du climat au prix d'une altération profonde de son fonctionnement physique et chimique, de ses écosystèmes et des services qu'il fournit à l'humanité.

Dans leur étude, les chercheurs de la «Ocean Solutions Initiative» proposent pour la première fois un travail de synthèse approfondi sur les solutions qu'offre l'océan afin d'atténuer le changement climatique et de s'adapter à ses impacts.

Ils ont analysé treize mesures, certaines locales et d'autres globales, sélectionnées en fonction de leur occurrence dans la littérature scientifique.

Ces mesures couvrent quatre champs d'action :

- la réduction des causes du changement climatique grâce notamment au développement des énergies marines renouvelables ou encore à la restauration et conservation des végétaux captant et stockant du carbone ;

- la protection des écosystèmes grâce à la création d'aires marines protégées, la réduction de la pollution ou encore la fin de la surexploitation des ressources ;

- la protection de l'océan contre le rayonnement solaire en modifiant le pouvoir réfléchissant des nuages ou de l'océan ;

- l'intervention directe sur les capacités d'adaptation biologique et écologique des espèces, par exemple en relocalisant des espèces.

Dans leurs analyses, les chercheurs soulignent les écarts en terme de bénéfices/risques entre certaines solutions. Par exemple, les énergies renouvelables marines ont de nombreux bénéfices et présentent peu de difficultés à être mise en œuvre.

En revanche, les mesures basées sur le contrôle des radiations solaires sont très controversées dans la communauté scientifique du fait d'un grand nombre d'inconnues technologiques et du risque qu'elles présentent.

Globalement, les scientifiques montrent que toutes ces options ne sont pas également réalistes, efficaces ou pertinentes, mais elles représentent des pistes concrètes sur lesquelles gouvernements et populations doivent réfléchir ensemble.

Enfin, les chercheurs insistent sur le fait que nombre des options déployables à l'échelle globale souffrent encore d'un manque de validation scientifique. Ces options doivent donc faire l'objet d'une attention particulière de la communauté internationale.

© CNRS - http://www2.cnrs.fr/presse/communique/5701.htm

Si la capacité de l’Océan à absorber le carbone arrive à saturation, nos émissions vers l’atmosphère seraient soudainement boostées. C’est l’un des points de basculement possible, pouvant provoquer un emballement du réchauffement climatique et transformer la Terre en «étuve».

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L’ambition des chercheurs était de lister l’ensemble des solutions disponibles à partir d’un travail de synthèse de la littérature scientifique, sans rien écarter a priori.

Se dégagent ainsi différents types de mesures, visant soit à protéger l’océan et son écosystème, à l’aider à s’adapter au changement climatique, soit à utiliser les capacités de l’océan pour diminuer le réchauffement global.

Développer les énergies renouvelables marines, restaurer et conserver la végétation côtière captant le carbone, réduire la pollution ou arrêter la surexploitation des ressources… Les mesures annoncées ne sont pas nouvelles mais l’évaluation de leur efficacité potentielle l’est davantage.

Géo-ingénierie

Surtout, les chercheurs mettent sur la table toute une série de mesures très controversées visant à modifier volontairement les écosystèmes ou à manipuler sciemment le climat.

Il est ainsi évoqué la possibilité d’une «pulvérisation aérienne à large échelle d’eau de mer ou d’autres substances dans la basse atmosphère pour accroître les capacités des nuages de réflexion des rayons du soleil».

Citons aussi l’option consistant à recouvrir la surface de l’océan d’une mousse à longue durée de vie pour augmenter son albédo, c’est-à-dire son pouvoir réfléchissant.

Ou encore l’idée de fertiliser les océans en y injectant massivement du fer pour développer le phytoplancton, capable de capter le carbone.

5bb4df42b121aEn plus d'absorber le CO2 et de produire de l'oxygène, le phytoplancton est à la base d'une grande partie de la vie marine. © Johnny CHEN sur Unsplash

Autant de mesures relevant de la géo-ingénierie, une option considérée par ses détracteurs comme susceptible d’aggraver le problème en s’attaquant à des phénomènes non maîtrisés, entraînant toutes sortes d'effets secondaires, de rétro-actions et de conséquences en cascade imprévisibles.

Un rapport de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) notait par exemple les risques liés à une fertilisation artificielle de l’océan.

Nous ne savons pas quel type de plancton se développerait, quels effets en cascade sur le reste de l’écosystème sa prolifération pourrait entraîner. Le rapport soupçonnait également qu’une telle action ne permette de séquestrer le carbone que sur une faible durée.

«Quels seront les effets à long terme ? Personne n’en sait rien»

Les auteurs de l’étude soulignent eux-mêmes le danger de telles approches. «Si l’océan est recouvert d’une mousse opaque, que celle-ci empêche toute lumière d’entrer sous l’océan, quels seront les effets à long terme ? Personne n’en sait rien», alerte Alexandre Magnan, co-auteur de l’étude et chercheur à l’Iddri.

Pourquoi, alors, leur faire la part belle dans les 13 solutions listées dans l’étude ?

Approfondir les recherches

D’abord parce qu’il serait contre-productif d’ignorer que ces solutions sont de plus en plus discutées, et qu’il serait dangereux de laisser le sujet aux seuls partisans de la géo-ingénierie.

Et pour passer ce message fort après évaluation du rapport bénéfices/risques : «Ces solutions sont beaucoup trop incertaines pour être recommandées. Même si elles peuvent réduire le réchauffement climatique, elles pourraient générer quelque chose de potentiellement encore plus monumental», prévient Alexandre Magnan.

Ensuite parce qu’il faudra peut-être malgré tout se résoudre un jour à recourir à la géo-ingénierie. «Les travaux scientifiques nous disent que si l’on veut atteindre nos objectifs de lutte contre le réchauffement climatique, il faudra passer par des émissions négatives. Ça nécessite de réfléchir à toutes les options, ce serait dangereux de ne pas en parler», estime le chercheur.

L’heure est donc à approfondir les recherches et les connaissances sur ces technologies.

En terme d’efficacité, sans tenir compte des risques, l’étude estime que les mesures globales comme le déploiement d’énergies renouvelables marines, la fertilisation et l’alcalinisation de l’océan ou la manipulation des nuages sont les plus à même de réduire le niveau du réchauffement climatique.

À l’inverse, les mesures locales, comme l’élimination de la surexploitation des ressources, la réduction des pollutions ou la restauration des coraux sont plus faciles à mettre en œuvre et utiles pour protéger les écosystèmes et les services écosystèmiques, mais moins efficaces sur l’évolution globale du climat.

«Les solutions locales et globales sont complémentaires, estime Alexandre Magnan. Il faudrait que les acteurs de tous les échelons travaillent en cohérence pour les déployer. L’efficacité dépend directement de la façon dont ces solutions sont utilisées les unes avec les autres.

Or, la gouvernance mondiale est très fragmentée sur toutes ces questions, avec des groupes de travail distincts sur chaque question.»

Il serait donc nécessaire et urgent d’organiser une gouvernance mondiale transversale sur ces sujets. Une mission de plus au programme déjà surchargé de la COP24, qui aura lieu à Katowice, en Pologne, du 3 au 14 décembre ?

Au-delà, les chercheurs soulignent en tout cas la nécessité d’embrasser de front les différentes facettes du puzzle : le local et le global, l’océan et l’atmosphère, la biodiversité et le climat. Un problème éminemment complexe, et chaque jour plus urgent.

L’océan se réchauffe deux fois plus vite que dans les années 1960 et son réchauffement s’accélère encore, notaient des chercheurs en 2017 dans Science Advance. D’autres scientifiques prévenaient en février dernier, dans la revue PNAS, que la vitesse de hausse du niveau des océans pourrait, elle, doubler d’ici la fin du siècle.

Vincent LUCCHESE - ©  Usbek & Rica - https://usbeketrica.com/article/le-role-central-et-dangereux-de-l-ocean-face-au-changement-climatique

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