Bientôt des espèces tropicales dans nos fonds marins ?

C’est une première. Des scientifiques viennent de montrer les conséquences du réchauffement climatique au fond de l’océan. Martin Marzloff, chercheur brestois de l’Ifremer est le co-auteur de cette étude sans précédent menée en Tasmanie, près de l’Australie.

Cover r4x3w1000 58ee502d17055 watsonsleapingbonito redmapUn pêcheur australien, avec un poisson herbivore tropical responsable de la destruction des forêts de kelp. © Fabio VARRONE/REDMAP.ORG

Certes, le terrain d’étude paraît a priori très loin de nous, dans l’hémisphère sud : revenu il y a deux ans à Brest, dans le Finistère, en tant que chercheur de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), le Breton d’adoption Martin Marzloff a passé, avant cela, huit années en Tasmanie pour y étudier, à l’est de l’Australie et au sud de la Grande Barrière de Corail, les effets du réchauffement climatique sur les fonds marins.

L’étude qu’il vient de publier dans la revue Nature Climate Change (*) est une grande première scientifique. Tout d’abord parce que les espèces de ces fonds de l’océan (également appelées «benthiques», par opposition aux espèces «pélagiques» qui évoluent en pleine eau, au large) ont été jusqu’ici très peu étudiées, en raison des moyens techniques requis pour explorer les profondeurs entre 30 et 90m.

Robots sous-marins

Cette exploration est désormais chose possible, grâce aux robots développés par exemple en Australie, où le gouvernement finance depuis dix ans un important programme de recherche (appelé Imos, pour Integrated Marine Observing System).

Grâce à l’analyse de milliers d’images sous-marines, relevées méthodiquement par un robot autonome, Martin Marzloff a pu cartographier trois grands types d’écosystèmes (subtropical, tempéré chaud et tempéré froid), puis prédire comment les écosystèmes des récifs profonds seront largement modifiés par le changement climatique dans l’océan.

Un «point chaud» du changement climatique

Autre intérêt de l’étude : la côte est de l’île, en Tasmanie, est connue pour être un «point chaud» du changement climatique. Les eaux de l’océan s’y réchauffent en effet quatre fois plus vite que la moyenne globale de la planète.

«Depuis 70 ans, la température annuelle moyenne des eaux côtières s’y est déjà réchauffée de 2,3°C, explique le chercheur. Et si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent au rythme actuel, le réchauffement sera d’au moins 1,5°C en moyenne, d’ici à 2060.»

Pas si loin de nous, donc ! La zone australienne qu’il a étudiée couvre l’équivalent en latitudes d’une zone Maroc-Écosse. «Ce laboratoire grandeur nature» offre «une vision en accéléré» du réchauffement de la température des eaux côtières et de la perturbation des courants marins. Des modifications qui ont un impact sur la salinité ou la présence de nutriments dans l’eau, et donc du plancton qui s’en nourrit.

Image 1024 1024 7361449La zone étudiée s’étend de la Tasmanie au sud-est de l’Australie, dans les 40es Rugissants, aux eaux subtropicales qui jouxtent le sud de la Grande Barrière de Corail. (Carte : DR)

Tropicalisation des fonds sous-marins

Publiées dans Nature Climate Change (déclinaison de la prestigieuse revue britannique scientifique Nature), les conclusions de l’article coécrit par Martin Marzloff avec le physicien canadien Éric Oliver, sont édifiantes.

Elles illustrent en effet, pour la première fois, «la tropicalisation que pourraient connaître les espèces qui structurent les fonds marins». Ainsi, certaines espèces seront amenées à s’étendre dans de nouvelles zones (par exemple, certaines espèces subtropicales envahiront la zone tempérée), alors que d’autres sont vouées à décliner, voire à disparaître, là où elles se trouvent actuellement.

En particulier les espèces de la zone tempérée froide ne pourront, à l’horizon 2060, que trouver refuge dans les 40es Rugissants (comme pour «chercher le frais»), à l’extrémité sud du plateau continental australien, au sud de la Tasmanie, où l’océan Antarctique restera le dernier rempart pour contrecarrer l’influence croissante du courant «tropical» est-australien.

Réfugiés climatiques au fond de l’océan

Au fond de l’océan, il y aura donc aussi, bientôt, des espèces réfugiées climatiques ! Cette conclusion est d’autant plus préoccupante que l’étude montre que tous ces changements à l’échelle de l’écosystème vont entraîner des cohabitations nouvelles entre espèces ou organismes qui jusqu’à présent ne coexistaient peu ou pas.

«Si les connaissances actuelles ne permettent pas de caractériser les liens complexes qui forment l’équilibre de ces écosystèmes, il est fort à parier que l’émergence de ces nouvelles cohabitations entre espèces «invasives» et espèces locales sur le déclin puissent entraîner des effets en cascade sur le bon fonctionnement à venir de ces écosystèmes», commente le chercheur.

L’étude a montré la présence, à cette profondeur, d’espèces «dotées d’un intérêt écologique comparable à celui des récifs coralliens, en termes de nourriture et d’abris».

Image 1024 1024 7361450Photo sous-marine d’éponges et d’organismes tempérés froids dans le Beagle Marine Park. © Integrated Marine Observing System, Imos

Image 1024 1024 7361451© Photo : Integrated Marine Observing System, Imos

Image 1024 1024 7361452Exemple de communauté benthique subtropicale, Solitary Islands Marine Park. © Integrated Marine Observing System, Imos

Entre 30 et 90 m, les chercheurs ont en effet identifié trois types de populations : primo, les «subtropicaux» (associés à des masses d’eaux tropicales, chaudes et pauvres en nutriments, comparables à nos Antilles), caractérisés par exemple par des coraux profonds ou des gorgones.

Deuxio, les «tempérés chauds», présents à des latitudes méditerranéennes, dominés par des groupes comme les ascidies.

Enfin, et surtout, les «tempérés froids», dans des conditions semblables au golfe de Gascogne ou à la Bretagne, caractérisés par la présence dominante d’éponges.

Or, ce sont ces dernières, amenées bientôt «à se réfugier», «qui pompent aujourd’hui les nutriments de la colonne d’eau, les recyclant sous forme de nourriture pour d’autres organismes. Tout comme elles forment des habitats tri-dimensionnels complexes, refuges pour de nombreuses espèces de fonds à fort intérêt commercial dans ces zones», conclut le chercheur.

Image 1024 1024 7361447Martin Marzloff est chercheur à l’Ifremer en écologie benthique depuis septembre 2016. © Ouest-France

(*) Martin Marzloff est le principal auteur de l’article Differential vulnerability to climate change yields novel deep-reef communities, publié dans Nature Climate Change, la déclinaison de la prestigieuse revue britannique scientifique Nature.

Gaël HAUTEMULLE - © Ouest France - https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/34517/reader/reader.html#!preferred/1/package/34517/pub/49843/page/13

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