Pourquoi la mer Adriatique se vide de ses poissons

Le littoral croate est le mieux préservé de l’Adriatique. Mais cette mer presque fermée souffre plus qu’ailleurs de la surpêche et du réchauffement climatique.

Croatie pourquoi la mer adriatique se vide de ses poissonsLes quelque 180 dauphins de l’île Lošinj font l’objet d’une surveillance des ONG. Menacés par le trafic maritime estival et la surpêche, ils sont en effet en déclin. © Pixabay

Au loin, le chapelet des îles croates ressemble à une colonie de baleines barbotant sur l’onde. Depuis l’Institut d’océanographie et de pêche, créé il y a bientôt quatre-vingt-dix ans sur la colline Marjan, à l’ouest de Split, l’Adriatique paraît si belle !

Du nord au sud, des baies étincelantes dévoilent une eau cristalline et des plages où flotte le pavillon bleu, signe de pureté. Selon le ministère de l’Environnement croate, sur les 964 sites de baignade testés en 2018, 98,34 % jouissent d’une eau d’excellente qualité.

L’ancienne mer des Illyriens risque-t-elle de n’être un jour plus qu’une jolie flaque bleue sans vie ?

Avec une densité de population raisonnable (de 50 à 100 habitants au kilomètre carré contre cinq à dix fois plus côté italien), ses nombreuses zones quasi inhabitées et une emprise industrielle et agricole modeste limitant les pollutions, la côte adriatique semble avoir tout pour elle.

Dans le dernier rapport sur l’état de la Méditerranée, publié fin 2017 par le Programme des Nations unies pour l’environnement, la Croatie apparaît d’ailleurs comme le bon élève de l’Adriatique, espace maritime de 160 000 kilomètres carrés (5 % de la Méditerranée) dont elle partage les rivages avec cinq pays (Italie, Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro et Albanie).

Pourtant, dès que l’on quitte l’horizon des yeux pour plonger dans la mer, le paysage s’assombrit.

En octobre dernier, la biologiste Sanja Matić-Skoko, l’une des responsables de l’Institut océanographique splitois, s’est indignée dans la presse : «On peut bien autoriser ce qu’on veut en matière de pêche, mais je ne sais pas si demain il restera encore quelque chose à pêcher», a-t-elle déclaré alors que les acteurs de la filière réclamaient plus de liberté d’action.

Car depuis 1950, les eaux se vident inexorablement, comme dans le reste de la Méditerranée. L’ancienne mer des Illyriens risque-t-elle de n’être un jour plus qu’une jolie flaque bleue sans vie ?

Une étude publiée l’an dernier dans la revue scientifique Nature portant sur quatre secteurs du bassin méditerranéen, dont l’Adriatique, parle d’un «changement historique».

Les chercheurs pointent une chute globale et ininterrompue de la biomasse constituée par les êtres vivants marins depuis une soixantaine d’années : les populations des espèces de poissons commerciales ont diminué de 34 %, les prédateurs supérieurs (thonidés, requins) de 40 %.

Le nombre d’organismes du bas de la chaîne alimentaire (algues, mollusques, crustacés…) a baissé en moyenne de 23 %. Et c’est dans l’Adriatique et l’ouest de la Méditerranée que le déclin est le plus marqué.

Les pêcheurs croates, qui ont majoritairement conservé des pratiques artisanales, paient cher cet appauvrissement des ressources

En cause, d’abord, la prédation humaine. Pour les pays frontaliers, surtout l’Italie, l’entrée de la Croatie dans l’UE en 2013 fut une aubaine : la côte orientale de l’Adriatique, secteur le plus riche en ressources halieutiques, s’ouvrait à la concurrence.

Il devenait ainsi possible de racheter des licences de pêche dans les eaux croates, mais c’était surtout la fin de la ZERP. Cette zone de protection écologique et de pêche instaurée par Zagreb désignait un espace réglementé où seuls les Croates pouvaient jeter leurs filets.

Elle protégeait la fosse sous-marine de Jabuka, l’un des lieux de reproduction les plus importants pour les poissons comme la dorade, la morue ou le merlan. Aujourd’hui, le site est victime de la pêche industrielle.

Résultat, le poisson se fait plus rare et les prises plus petites. Les pêcheurs croates, qui ont majoritairement conservé des pratiques artisanales, paient cher cet appauvrissement des ressources.

De l’Istrie jusqu’à Dubrovnik, leurs 4 000 chalutiers, d’une douzaine de mètres, ne soutiennent pas la comparaison face aux géants italiens ratisseurs des mers.

Autres victimes, les populations modestes qui s’adonnent à la «petite pêche», une pratique traditionnelle autorisant le prélèvement de cinq kilos de poisson par jour et par bateau et qui concernerait, selon le Bureau croate des statistiques, au moins 3 500 embarcations privées.

Un usage qui est encore essentiel pour les communautés insulaires, car il permet le maintien des populations. «Depuis la fin de la guerre en Yougoslavie, la petite pêche constitue un complément de revenu pour de nombreuses personnes, dont les retraités aux pensions faibles», précise l’historienne Tina Andrijić, habitante de l’île de Korčula.

Et puis, il y a la géographie de cette mer quasi fermée qui n’arrange pas les choses. Jadis plaine exiguë qui s’est remplie d’eau à la fin de la dernière glaciation, l’Adriatique se résume à un étroit couloir de 700 kilomètres de longueur sur 200 de largeur, avec des zones de faible profondeur (de 60 à 80 mètres) dans le nord et un volume global d’eau relativement faible.

De là, des phénomènes d’inertie importants qui rendent le secteur vulnérable aux pollutions continentales (effluents urbains, activités agricoles et industrielles du delta du Pô ou de la région de Mestre-Venise).

À quoi s’ajoute l’emprise du réchauffement climatique, dont la principale conséquence est la disparition progressive du courant sous-marin froid venu de Trieste, jusqu’alors principal moteur de régénération de l’Adriatique.

La région de Split rivalise avec la côte d’Azur, le golfe de Gênes ou les Baléares

Les fonds marins se vident, et pendant ce temps, la surface, elle, ne désemplit pas. Le tourisme côtier, toutes activités confondues, représente 25 % du PIB croate. Riche de plus de 700 postes d’amarrage pour les bateaux de plus de 25 mètres, la région de Split rivalise avec la côte d’Azur, le golfe de Gênes ou les Baléares.

Au cœur d’un bassin méditerranéen qui concentre 30 % du tourisme mondial, l’Adriatique apparaît elle-même comme surfréquentée : 27 millions de croisiéristes passent chaque année par ce bras de mer, heureux de découvrir le paradis croate.

Sans se douter, à la vue des petites îles idylliques et des criques limpides, du drame qui se joue dans les profondeurs.

Sébastien DESURMONT - © GEO - https://www.geo.fr/environnement/croatie-pourquoi-la-mer-adriatique-se-vide-de-ses-poissons-193305#nlref=a847e35f477afb8ee837833ca7e6bbe9&utm_campaign=20181108&utm_medium=email&utm_source=nl-geo-quotidienne

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