Des fermes d'insectes pour nourrir l'aquaculture

Un coup double environnemental ? Les fermes de mouches ont le vent en poupe en France depuis que l’Union européenne autorise l’alimentation à base d’insectes pour nourrir les poissons d’élevage. Tant mieux pour la planète ?…

2018 02 17 16h35 01 2

Pour son élevage, la startup innovaFeed a choisi le Hermetia Illucens, une sorte de mouche connue pour sa capacité à aider au recyclage des détritus. — © Innovafeed

Des insectes dans son assiette… En France, le verrou psychologique est encore fort et l’idée peine à faire du chemin. Du moins quand il s’agit de nourrir des humains. Pour les poissons d’élevage (saumon, carpe, cabillaud, daurade…), c’est une autre histoire. Le 1er juillet dernier, l’Union européenne a (enfin) autorisé les fermes aquacoles à nourrir leurs poissons avec des protéines issues de larves d’insectes.

Des larves transformées en farines ou en huile

Il n’en fallait pas plus pour que des entreprises françaises s’immiscent dans la brèche et installent des premières fermes de mouches. «Ce sont des élevages tout simplement, explique Maelenn Poitrenaud, responsable innovation chez la Sede, filiale de Veolia spécialisée dans les biodéchets. Ces mouches pondent des œufs qu’on prélève et qu’on fait développer en les nourrissant de biodéchets végétaux». Ces œufs deviennent des larves riches en protéines qui, avant de devenir mouches, seront transformées en farine et en huile pour l’alimentation des poissons.

Jeudi, le groupe Veolia évoquait devant la presse son entrée au capital, via Sede, de deux startups françaises qui élèvent des larves de mouches. Mutatec à Châteaurenad (Bouches-du-Rhone) et Entofood installée en Malaisie. «Mutatec ne produit pour l’instant que de faibles quantités de farines qui ne sont pas commercialisées mais destinées à des expérimentations, précise Maelenn Poitrenaud, responsable innovation chez la Sede, filiale de Veolia spécialisée dans les biodéchets. Mais d’ici la fin d’année ou début 2019, l’objectif est d’avoir un vrai démonstrateur qui produira dans un premier temps 250 tonnes de protéines par an, puis rapidement 1.000 tonnes».

La France en ordre de marche

InnovaFeed vise plus grand encore. Depuis septembre, la startup a une première usine de production installée à Cambrai (Hauts-de-France) conçue pour produire 1.000 tonnes de protéines par an. Jeudi, elle a aussi annoncé une levée de fonds de 15 millions d’euros destinée à construire un nouveau site, dans le nord-est de la France. «Il sera d’une capacité de production dix fois supérieure au site de Cambrai», annonce Clément Gray, l’un des quatre cofondateurs d’Innovafeed.

D’autres acteurs sont sur le coup. Il faudrait ainsi citer Ynsect, une autre entreprise française, mais aussi les fermes d’élevages d’ores et déjà opérationnelles en Asie, en Chine en particulier, au Canada ou encore en Afrique-du-Sud. «L’Europe a mis du temps à instaurer une réglementation, note Maelenn Poitrenaud. Sans doute parce que nous avons un rapport aux insectes plus compliqué qu’ailleurs.»

Si ça se bouscule au portillon, c’est que le marché est porteur. L’aquaculture, qui fournit désormais plus de 50 % du poisson consommé dans le monde, se développe à vitesse grand V et, avec, ses besoins en aliments pour nourrir ses élevages. «La demande est aujourd’hui de l’ordre de 60 millions de tonnes par an aujourd’hui, indique Clément Gray. Elle devrait avoisiner les 100 millions de tonnes en 2030.» Dans ce contexte, les farines protéinées à partir de larves d’insectes font tout à fait sens. «À l’état sauvage, la truite, le saumon et la plupart des poissons susceptibles d’être élevés, se nourrissent en grande partie d’insectes, rappelle le co-fondateur d’InnovaFeed. Ces larves font donc partie de leur régime naturel et ont par ailleurs d’excellentes qualités nutritionnelles.»

Limiter la surpêche

Mais l’intérêt est aussi environnemental. À ce jour, puisque les élevages d’insectes balbutient encore, l’aquaculture utilise encore massivement des farines de poissons comme alimentation de base pour ses élevages. «20 % de la pêche mondiale sert à l’alimentation animale», rappelle Frédéric Le Manach, directeur de Bloom, une association engagée dans la protection des océans L’aquaculture consomme à elle seule 57 % de la production mondiale de ces farines de poisson, pointait l’ONG dans un rapport de février 2017  («Le côté obscur de l’aquaculture»). Devant l’élevage de porcs (22 %) ou encore le secteur avicole (volailles) (14 %).

Lire aussi: L’aquaculture, une menace pour la sécurité alimentaire

«Or ces farines sont faites à partir de petits poissons sauvages tout en bas de la chaîne alimentaire, explique Frédéric Le Manach. Les sardines, les anchois, les sprats, les maquereaux… Non seulement, ils ont un rôle important dans les écosystèmes marins mais, dans 90 % des cas, ils sont aussi consommés par les humains.» Autrement dit, l’aquaculture met sous pression un peu plus encore les réserves halieutiques mondiales, l’un des motifs d’inquiétudes des 15.000 scientifiques signataires en novembre dernier un appel contre la dégradation catastrophique de l’environnement.

C4nwzxnwyaewsyb© Bloom Association

Des larves qui se délectent de biodéchets

Les farines d’insectes, alternatives crédibles aux farines de poissons, permettent donc de réduire les prélèvements dans les océans et de limiter ainsi la surpêche. C’est un premier bon point accordé par Bloom aux fermes de mouche. Il y en a un deuxième : celui d’offrir un nouveau débouché aux déchets organiques dont les larves se délectent pour se gorger de protéines. «On redécouvre l’un des rôles primordiaux des mouches dans l’environnement, note Maelenn Poitrenaud. Celui de détruire les résidus organiques et d’en extraire les protéines.»

L’Union européenne n’autorise à ce jour de nourrir ces larves qu’avec des biodéchets 100 % végétaux. Mutatec comme InnovaFeed gardent en partie secret leurs recettes, « mais il s’agit de fruits et légumes invendus ou des résidus de productions agricoles », résume Maelenn Poitrenaud. «Nous utilisons par exemple les restes de betteraves qui ont servi à la production de sucre», glisse Clément Gray.

Bientôt pour l’aviculture ?

Il n’est pas impossible que l’Union européenne assouplisse à l’avenir cette règle et permette aux fermes d’insectes d’exploiter d’autres gisements de biodéchets. «Les restes de tables ou les invendus de supermarchés», illustre Maelenn Poitrenaud. L’UE limite aussi pour l’instant l’alimentation à base d’insecte à l’aquaculture. Mais l’aviculture (volailles et oiseaux) pourrait rapidement suivre. «Cela ferait sens en tout cas, note Maelenn Poitrenaud. Les poules se nourrissent naturellement de vers de terre.» Des verrous législatifs que Frédéric Le Manach aimerait voir levés «pour que les protéines issues de larves d’insectes concurrencent véritablement celles de poissons».

Fabrice POULIQUEN - © 20 minutes - https://www.20minutes.fr/planete/2218403-20180210-aquaculture-farine-insecte-nourrir-poissons-coup-double-environnemental

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