Le poisson-lune, indicateur écologique

Les recensements aériens des grands animaux marins ont révélé un nombre élevé de poissons lunes fréquentant les eaux françaises. Ils pourraient être attirés par les méduses dont ils trahissent ainsi la présence.

Mola mola sunfish0 min

Un Môle, ou poisson lune

La dernière livraison de Current Biology contient une surprise de taille ! Les Môles ou poissons lunes (Mola mola) fréquentent en nombre les zones littorales françaises de l’Atlantique et de Méditerranée. La présence de ces gros poissons osseux sans queues qui peuvent peser jusqu’à deux tonnes et ressemblent à des disques a été trahie par la campagne "suivi aérien de la mégafaune marine" (SAMM) menée par l’observatoire Pelagis de l’Université de La Rochelle (Charente Maritime).

En 2010, l’Agence des Aires marines protégées (désormais Agence Française pour la Biodiversité) avait en effet demandé à ces chercheurs de recenser les gros animaux marins –mammifères, oiseaux et poissons– croisant dans le golfe de Gascogne, en Manche, en Mer du Nord et en Méditerranée. Ce travail a été effectué au cours de l’hiver 2011/2012 et à l’été 2012 grâce à un survol aérien par un avion dont la carlingue était dotée de hublots globes.

À 180 m de hauteur et à 170 km/h, les observateurs ont ainsi noté tout ce qui nageait en dessous d’eux sur un trajet de 98.520 km le long des côtes. «Et parmi les poissons, ce sont principalement des poissons lunes qui ont été observés avec 4.371 individus repérés dans la bande survolée, raconte David Grémillet, directeur de recherche CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CNRS/Universités de Montpellier et Paul-Valéry-Montpellier/EPHE/IRD). Par extrapolation à l’ensemble de la surface océanique concernée par l’étude, soit 556.400 km², nous arrivons à une population de plus de 54.000 individus l’hiver et 290.000 l’été».

Le poisson lune est d’autant plus repérable qu’il a pour habitude de se réchauffer en surface en présentant un de ses côtés au soleil. Le comptage a permis de définir deux zones où ces animaux sont beaucoup plus nombreux, l’une en mer Celtique entre la pointe Bretagne et celle de Cornouailles et en Golfe du Lion près de l’embouchure du Rhône. Dans cette partie de la Méditerranée, les chercheurs ont estimé une densité allant jusqu’à 475 individus sur 100km².

Le poisson lune ne fréquente que les zones où sont les méduses

Une population aussi élevée est d’abord une bonne nouvelle. Les môles sont en effet des victimes fréquentes des filets et chaluts des pêcheurs. Si bien que l’Union internationale de conservation de la nature (UICN) en charge du recensement des espèces sauvages, estime que leur nombre décline de 10% par décennie et recommande une surveillance plus approfondie de l’espèce.

C’est ensuite un signe. Car le poisson lune adulte se nourrit exclusivement de cnidaires. «En utilisant des modèles bioénergétiques, nous avons calculé qu’un individu moyen de 121 kilos doit ingérer 71 kilos de méduses tous les jours -soit plus de la moitié de son poids- pour couvrir ses besoins en énergie, la méduse étant en effet peu calorique», poursuit David Grémillet.

Les chercheurs, qui ont collaboré avec Craig White de l’Université Monash en Australie, ont ainsi calculé que les poissons lunes en consomment 3.842 tonnes par jour l’hiver et 20.774 tonnes l’été sur l’ensemble de la zone d’étude, avec un pic de 12.869 tonnes quotidiennes pour la Méditerranée l’été.

L’espèce ne fréquente donc que les endroits où les méduses pullulent. Et ils indiquent ainsi où les bancs se trouvent. «Or, les recensements des populations de méduses sont particulièrement difficiles» regrette David Grémillet. Pister ces gros poissons permettrait ainsi de mieux appréhender la présence et l’abondance des cnidaires.

Mieux connaître les méduses est un enjeu écologique majeur. À cause de la surpêche en effet, les stocks de poissons s’effondrent. Et ce sont les méduses qui les remplacent pour brouter le plancton à la base de la chaîne alimentaire marine.

«Dans le golfe du Lion, nous faisons l’hypothèse que le nombre important de poissons lunes est attribuable à une abondance de méduses qui profitent des nutriments apportés par le Rhône à la place des bancs de sardines qui ont quasiment disparu de cette zone marine depuis une dizaine d’années», précise David Grémillet. Les chercheurs suggèrent ainsi de reprendre une campagne d’observation aérienne pour déterminer des tendances.

Une augmentation des poissons lunes trahirait une pullulation croissante des méduses, et confirmerait ainsi la redoutée "gélification" des écosystèmes marins.

Loïc Chauveau - © Sciences et Avenir - https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/animaux-marins/le-poisson-lune-un-indicateur-de-l-abondance-des-meduses_118845

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