Mexique: deux espèces souffrent de l’appétit chinois.

Dans une rue de Canton, une commerçante chinoise dévoile son trésor: des vessies séchées de totoaba, dont ses compatriotes raffolent. Mais au large du Mexique où vit ce poisson, cet appétit menace sa survie, ainsi que celle du marsouin du Pacifique, victime collatérale des filets tendus par les pêcheurs clandestins de totoaba (*).

2018 04 12 11h52 22Cadavres de totoabas après prélèvement des vessies natatoires - © AFP / Archives

Le Golfe de Californie est devenu ces dernières années un véritable champ de bataille, entre les bateaux de militants écologistes, les navires et hélicoptères de la Marine mexicaine patrouillant la zone, et les pêcheurs clandestins agissant armés.

En toile de fond, un marché noir de centaines de milliers de dollars car en Chine, la vessie natatoire du totoaba, poisson endémique du Golfe désormais en danger d’extinction, se monnaye une fortune pour ses vertus présumées en matière de médecine et d’esthétique.

Le marsouin du Pacifique ou «marsouin du Golfe de Californie» est l’autre victime de ce trafic: appelé aussi «vaquita marina» («vachette de mer»), le plus petit marsouin du monde se coince dans les filets dérivants des contrebandiers (1).

Il en resterait moins d’une trentaine (2). Pour les protéger, les autorités interdisent depuis 2015 quasiment toute pêche sur près de 1.300 km2, notamment autour de San Felipe, un petit village qui en dépend à 70% et peu à peu déserté par ses habitants.

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«Ils veulent faire de San Felipe un village fantôme», se désespère Omar Solis, un pêcheur de crevettes de 42 ans qui a dû acheter un catamaran pour se reconvertir dans le tourisme.

Désœuvrés, les pêcheurs pourraient bien se rabattre malgré eux sur la pêche illégale au totoaba, revendu à des prix mirobolants, prévient-il: «Ce n’est pas ce que nous voulons, cela équivaut à risquer sa vie. Mais quand on n’a pas d’argent, qu’est-ce qu’on peut faire?»

Cette chasse est risquée: drapeau noir avec tête de mort sur la proue, un bateau camouflé de l’organisation écologiste américaine Sea Shepherd patrouille jour et nuit depuis trois ans pour chercher les embarcations clandestines et leurs filets. Et depuis février, après des menaces et des attaques, il est escorté par des policiers et soldats armés de fusils.

Des images de l’ONG montrent une embarcation avec des pêcheurs encagoulés, dont l’un sort un pistolet et tire sur les drones de Sea Shepherd.

Les pêcheurs clandestins de totoaba risquent jusqu’à neuf ans de prison. Et les autorités fouillent téléphones et finances des braconniers interpellés en quête de tout lien avec le crime organisé.

Un marin déployé sur la zone l’assure: les pêcheurs clandestins «sortent en mer armés et se tirent dessus» entre embarcations concurrentes.

Après avoir ôté la vessie du poisson, ils rejettent son cadavre à la mer et dissimulent leur butin dans leurs bottes ou dans des compartiments secrets du bateau.

Puis la vessie est expédiée vers des villes frontalières avec les États-Unis où elle est disséquée et «empaquetée pour être envoyée vers la Chine, Hong Kong», explique Joel Gonzalez, du parquet fédéral de protection de l’environnement (Profepa).

D’avril 2015 à janvier 2018, 704 vessies de totoaba ont été saisies, ainsi que 304 cadavres dans des filets clandestins, selon Profepa.

Pour Joel Gonzalez, «il est hautement probable» que les braconniers soient financés par les cartels de narcotrafiquants.

Sous couvert d’anonymat, un pêcheur de San Felipe confirme que «la majorité des pêcheurs de totoabas sont armés. C’est la même mafia, les mêmes réseaux de corruption et les mêmes routes de trafic» pour la totoaba et la drogue.

À des milliers de kilomètres de là, à Canton (sud de la Chine), une vendeuse exhibe son précieux butin devant une journaliste de l’AFP qui s’est présentée comme une simple cliente: sur une table en bois traditionnel, elle propose du thé et plusieurs vessies de totoaba déshydratées.

Les tarifs donnent le tournis, de 20.000 yuans (3.160 dollars) pour celle de faible qualité à 130.000 yuans (20.500 dollars) pour la meilleure pièce.

Et ils ne sont pas négociables: «ce sont déjà des prix compétitifs», assure la commerçante, qui offre «un étui pour exposer (la vessie chez soi, une coutume courante en Chine, ndlr) avec un ruban et de la soie dorée».

Le prix total des huit vessies en vente chez elle est 80.000 dollars.

Les connaisseurs affirment que plus la vessie de totoaba est vieille – y compris de dix ans -, meilleur est son goût. Préparée en soupe, elle soulagerait l’arthrite et les maux de la grossesse, et regonflerait la peau grâce à son taux élevé de collagène.

Empêchés d’exercer leur métier, les pêcheurs de San Felipe s’inquiètent pour leur survie. Leur leader, Sunshine Rodriguez, a fait une grève de la faim pendant dix jours pour exiger du gouvernement et des écologistes la preuve scientifique que tous les filets – pas seulement ceux destinés aux totoabas – affectaient le marsouin du Pacifique. Il n’a pas obtenu de réponse.

Selon certains experts comme Manuel Galindo, le marsouin ne peut être pris que dans les filets épais utilisés pour pêcher le totoaba, et le risque d’extinction de cette espèce est surtout dû à la détérioration de son habitat.

Le marsouin vit juste à l’embouchure du fleuve Colorado car il a besoin d’une eau à faible teneur en sel et riche en aliments, et de températures basses, explique Manuel Galindo, un océanologue retraité qui a travaillé pendant 37 ans à l’Institut de recherches océanologiques de l’Université autonome de Basse-Californie.

Mais ces conditions «n’existent plus» car le fleuve est détourné vers des barrages aux États-Unis, assure-t-il, se disant pessimiste pour l’avenir du marsouin.

© AFP / 2018

(1)(2) Lire aussi :

Vaquitas et totoaba

Le marsouin du Pacifique pourrait disparaître en 2018 !

2018 : disparition annoncée !

(*) Le Totoaba :

Le Totoaba (dont le nom scientifique est ‘‘Totoaba macdonaldi’’, autrefois aussi dénommé Cynoscion macdonaldi (Gilbert, 1890) est un grand poisson argenté, marin et estuarien, qui mesurait autrefois jusqu’à 2 m de long. C’est le plus grand des poissons de la famille des Sciaenidae.

C’est la seule espèce au sein du genre Totoaba. Elle est endémique du golfe de Californie (Mexique). Ce poisson est notamment caractérisé par une capacité à émettre un «croassement» (permis par le frottement de sa vessie natatoire contre ses muscles abdominaux).

Autrefois abondant, il fait l’objet d’une surpêche et d’un intense braconnage qui ont conduit ce poisson pourtant très fécond à le faire classer dans la liste des espèces menacées (liste rouge de l’UICN ; classé en danger critique d'extinction depuis 1996).

Malgré plus de 40 ans de mesures de protection, sa population continue à régresser en raison du fait que sa vessie natatoire est vendue à haut prix en chine (parfois plus que son poids en or, comme mets de grand luxe (près de 15 000 $ le kg) ou ingrédient de médecine traditionnelle, ce qui a incité les cartels mexicains à en entretenir une pêche illégale (ce pourquoi ce poisson est parfois dénommé «cocaïne aquatique »).

Un autre indice de surpêche est le fait que la taille des plus grands spécimens pêchés ne cesse de se réduire (dans les années 1950 elle était de 2 m pour 100 kg, mais on ne trouve plus dans les années 2010 que de petits spécimens, or ce poisson n’est sexuellement mature qu’à partir de 6 ans.

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Totoaba - © Uniradio Informa

© Wikipedia

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