Double hécatombe pour le manchot Adélie

Une double tragédie s’est nouée récemment près de Dumont-d’Urville, une base scientifique française située sur l’île des Pétrels, en Terre Adélie, dans l’archipel de Pointe-Géologie où une colonie d’environ 20 000 couples de manchots Adélie y réside.

2018 08 16 08h34 23 2

Moins célébrés que les manchots empereurs, les Adélie n’en sont pas moins des «machines extraordinaires», indique Yan Ropert-Coudert, directeur de recherche (CNRS) au Centre d’études biologiques de Chizé, qui les étudie et les admire : «Ils atteignent 14 km/h à la nage, tournent à 90 degrés sans effort, passent 70 % de leur vie dans une eau à −1,8°C, et plongent jusqu’à 300 fois par jour, parfois jusqu’à 200 mètres de profondeur.»

Des performances décrites dans le «Penguiness Book», une base de données recensant les performances extrêmes des vertébrés plongeurs, alimentée notamment par le chercheur français. Ses cicatrices aux jambes témoignent du fait que «leurs muscles pectoraux sont les plus puissants du monde aviaire. Recevoir un coup d’aileron, c’est comme être frappé avec une planchette en bois !» Des ailes parfaitement taillées pour la nage, une merveille d’adaptation à l’Antarctique.

Mais parfois, la «machine» s’enraye, et la nature ne fait aucun cadeau. C’est ainsi qu’en 2013-2014, tous les poussins sont morts avant d’arriver au stade juvénile, et qu’en 2016-2017, seuls deux ont survécu. Des hécatombes inédites de 20 000 boules de duvet. Pourquoi ces deux «années blanches» ? Les scénarios diffèrent, mais l’origine semble similaire : les changements de l’état de la glace de mer, parfois paradoxaux, en lien avec le réchauffement climatique.

Sorbet impraticable

Pour comprendre, il faut détailler le mode de reproduction de Pygoscelis adeliae.

La femelle pond un à deux œufs à la mi-novembre, durant l’été austral. Les deux parents participent au nourrissage des petits en alternant des périples en mer pour engranger krill et parfois un hareng local. La femelle s’absente pour 15 jours juste après la ponte, puis le mâle part en chasse pendant 10 à 15 jours pour revenir avant l’éclosion. Ensuite, les allers-retours durent de quelques heures à trois ou quatre jours. Quand tout se passe bien, les petits se couvrent de vraies plumes étanches début mars, et peuvent à leur tour plonger et devenir autonomes.

Mais pendant la saison reproductive de 2013-2014, comme le décrivent Yan Ropert-Coudert et ses collègues dans la revue Frontiers in Marine Science, l’étendue de la banquise séparant la colonie de l’eau libre a été la plus importante en début de saison depuis qu’a commencé la surveillance des glaces de mer en 1992. Ce qui a considérablement augmenté les efforts fournis par les parents pour se ravitailler en mer.

En 2016-2017, l’étendue de banquise était à l’inverse très réduite en début de saison reproductive, mais au lieu de fondre encore elle est ensuite restée au même niveau pendant tout l’été, comparable à son niveau de 2013-2014. En outre, la banquise était constituée d’une sorte de sorbet impraticable, contraignant là aussi les parents à allonger leurs périples pour rejoindre l’océan. Durant ces deux étés meurtriers, les oiseaux n’ont bénéficié d’aucune ouverture de polynie à proximité de la colonie, ces zones où la glace est très fine, voire absente, alors qu’en 2015 – année avec un bon succès reproductif –, une telle ouverture leur donnait un accès direct à l’océan.

«Nouvelle promiscuité»

L’étendue anormale de la glace n’a pas été le seul élément fatal en 2013-2014 : en raison d’une température particulièrement clémente, il a plu sur les nouveau-nés, dont le duvet, protecteur contre le froid sec, n’est pas étanche à l’eau liquide. Les oisillons trempés sont morts dès que le thermomètre est redescendu.

Deux ans plus tard, leur agonie a été plus lente. Le ravitaillement a été de plus en plus sporadique à mesure que le temps passait et que la glace persistait, «et quand les poussins ont demandé le maximum de nourriture, cela a à nouveau été l’effondrement», résume Yan Ropert-Coudert.

Morts de froid ou de faim, la cause reste la même. Le réchauffement de la planète, qui est plus marqué aux pôles, se traduit notamment par une fonte plus importante des glaciers antarctiques.

Cette eau douce, au contact de l’eau de mer salée, à −1,8°C, se fige de nouveau et forme une banquise qui peut se révéler plus vaste à franchir. S’y ajoute une réduction de l’intensité des vents catabatiques – descendant du centre du continent blanc –, moins susceptibles de briser la glace de mer près de la base Dumont-d’Urville. «En Antarctique, ces phénomènes se traduisent par une augmentation de l’étendue de ces glaces de 1,5 % sur dix ans, avec de fortes disparités régionales», souligne Yan Ropert-Coudert.

Dans la péninsule antarctique, qui s’étend plus vers le nord-ouest, la fonte de la banquise est en revanche marquée, ce qui facilite l’accès à la mer des animaux, mais attire aussi des espèces qui résident normalement dans des régions plus clémentes. «Les manchots Adélie se retrouvent en compétition avec des manchots papous et des manchots à jugulaire. Outre cette nouvelle promiscuité et les conflits d’accès à la nourriture, ces changements environnementaux favorisent l’apparition de nouveaux parasites et pathogènes».

Pour les Adélie, comme pour toute la faune antarctique, les temps changent.

Hervé MORIN - © Le Monde - https://www.lemonde.fr/series-d-ete-2018-long-format/visuel/2018/08/10/double-hecatombe-pour-le-manchot-adelie_5341335_5325928.html?xtor=RSS-3208

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