Un poisson tropical pêché en mer du Nord !

Une espèce rare de poisson tropical a été pêchée en mer du Nord. Une aubaine pour les chercheurs de l’Ifremer qui ont pu étudier de près cette Dirette de Parin méconnue et tenter de comprendre comment ce poisson préférant les océans Indien et Pacifique, a pu se retrouver si loin de son environnement habituel.

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La Dirette de Parin pêchée en mer du Nord. - M.Rouquette / Ifremer

C’est un poisson rare qui a été pêché par un chalutier français de Boulogne-sur-mer (Pas-de-Calais), en juin 2015, au large de la Norvège, à 530 mètres de profondeur. Diretmichthys parini, ou Dirette de Parin, n’a été signalée «qu’une centaine de fois sur la planète, surtout entre les tropiques. Le premier signalement a été fait au large de la Mauritanie», précise Pierre Cresson, chercheur au laboratoire Ressources halieutiques du centre Ifremer Manche-Mer du Nord, auteur d’une étude sur le spécimen rapporté. Les signalements les plus au Nord, remontent à 1993, au large de l’Écosse et en 1996, près des îles Féroé.

C’est donc la première fois qu’une Dirette de Parin est capturée en mer du Nord. Habituellement, dans cette zone, «le lieu noir ou le merlan», gonflent les chaluts.

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Le point rouge représente le point de capture du spécimen, les autres points (les carrés et les triangles) correspondent aux captures documentées auparavant. (© Ifremer)

L’espèce est très peu connue. Jusque-là, les chercheurs savaient que Diretmichthys parini évoluait dans des eaux profondes, entre 500 et 2 000 mètres de profondeur. La dissection du spécimen rapporté à l’Ifremer par les pêcheurs a permis d’en savoir plus sur ce poisson et de confirmer certaines caractéristiques de l’espèce.

Pour établir l’âge de cette femelle de 33 cm, ses otolithes, de petites pièces calcifiées présentes dans l’oreille interne des poissons, ont été analysées. «Comme on date les arbres à partir du nombre de stries du tronc, on peut établir l’âge d’un poisson de façon similaire grâce à ses otolithes. Celui-ci avait 33 ans. Ce n’est pas vraiment surprenant pour un poisson des profondeurs. Une autre espèce de la même famille, l’empereur, qui a fait l’objet de pêcheries importantes, peut atteindre plus de 100 ans», détaille Pierre Cresson.

Un mangeur de plancton

Son estomac était vide. «C’est un classique des poissons d’eaux profondes, explique Pierre Cresson. Ils vivent à des profondeurs où ils rencontrent rarement des proies. Ils se nourrissent donc peu souvent.» Par ailleurs, «le changement de pression, lorsque le poisson est remonté dans le filet, provoque souvent des régurgitations».

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Coupe transversale de l’otolithe étudié. Chaque point blanc correspond à une année de vie du poisson. (© Jean-Louis Dufour/Ifremer)

Une autre technique que l’observation de l’estomac a été utilisée par les chercheurs pour déterminer son alimentation. «Comme les êtres humains, le poisson est ce qu’il mange. Ses tissus sont construits à partir de son alimentation. Nous avons prélevé des morceaux de muscle et de foie pour les analyser. On supposait qu’il se nourrissait de plancton, on en a eu la confirmation.»

Les analyses des tissus ont aussi montré de très faibles concentrations en contaminants chimiques tel que le mercure, indiquant que l’espèce est positionnée plutôt bas dans la chaîne alimentaire. «On sait que la concentration en contaminants augmente avec le niveau dans la chaîne alimentaire. Par exemple, les ours polaires, que l’on place tout en haut de la chaîne alimentaire, sont souvent contaminés, compare Pierre Cresson. C’est encore une confirmation d’une alimentation à base de plancton.»

Emporté par le Gulf Stream ?

Mais tout cela n’explique pas vraiment comment ce poisson des eaux tropicales s’est retrouvé à des milliers de kilomètres de son environnement habituel. «D’après nos hypothèses, ce spécimen n’est pas né en mer du Nord. Il a sûrement été pris dans les courants, probablement dans une branche de Gulf Stream (le Gulf Stream est un courant océanique qui prend sa source entre la Floride et les Bahamas et se dilue dans l’océan Atlantique vers la longitude du Groenland après avoir longé les côtes européennes N.D.L.R.), qui l’a fait remonter le long de l’Atlantique, puis au large des îles britanniques jusqu’en Norvège.»

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Les merlus sont de plus en plus présents en mer du Nord. (Photo : Wikipedia)

Il n’y a qu’un seul spécimen de Diretmichthys parini concerné pour le moment, mais cette observation peut laisser penser que l’espèce est en expansion vers le Nord. «Le changement climatique a des conséquences sur les écosystèmes marins. Les aires de répartitions des espèces préférant les eaux plus chaudes s’élargissent. Surtout que des études ont montré que la température moyenne de l’eau en mer du Nord a augmenté d’environ 1 °C entre 1997 et 2001. L’expansion vers le Nord pourrait aussi être induite par les courants», explique Pierre Cresson.

D’autres espèces semblent déjà concernées par cette augmentation de température. Dans cette zone de la mer du Nord, il y a de plus en plus de merlus. «Les chalutiers en capturent des tonnes, alors que normalement, cette espèce se trouve dans le golfe de Gascogne, précise le chercheur. Outre l’hypothèse du changement climatique, on suppose aussi que le merlu profite d’une meilleure capacité de prédation dans cette zone.» Car le merlu partage une proie commune avec le lieu noir qui vit dans cet environnement : le tacaud norvégien.

En attendant le prochain signalement, la Diretmichthys parini disséquée ne retournera pas dans cette zone, mais va poursuivre son périple dans une collection du Museum national d’histoire naturelle de Paris.

Marie Merdrignac - © Ouest-France - http://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/951/reader/reader.html#!preferred/1/package/951/pub/952/page/8

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