Les tortues marines vont mal car les océans vont mal

Un centre de soins pour tortues marines ouvrira en 2018 à Monaco. A cette occasion, Robert Calcagno, directeur du musée océanographie, nous explique pourquoi il est urgent de prendre des mesures fortes pour protéger les habitats de ces animaux migrateurs.

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Les tortues marines souffrent notamment des filets cassés qui dérivent dans les océans. © Salvatore Barbera

Sciences et Avenir :

A l'heure des changements climatiques, quelle est la situation des tortues marines ?

Robert Calcagno :

Les tortues marines, ce sont seulement sept espèces au monde et elles sont toutes plus ou moins gravement menacées d'extinction. Ces grandes migratrices sont apparues bien avant l'homme, il y a 110 millions d'années.

Présentes dans presque tous les océans, elles se sont adaptées à de nombreux changements de leur environnement au fil de leur longue histoire. Mais pour la première fois, elles pourraient ne pas survivre aux profondes mutations en cours. Au cours des 3 dernières décennies, il y a eu un effondrement des populations de tortues notamment en Méditerranée. En Corse et en métropole, il n'y en a quasiment plus. Il en reste juste dans la partie orientale de la Méditerranée.

Or, les tortues marines sont des "prédateurs alpha" nécessaires à l'équilibre des océans, au même titre que les requins, qui sont eux-mêmes menacés par l'appétit des Chinois pour la soupe d'ailerons. Dans le cas des requins, la problématique est simple et on a des solutions : la consommation d'ailerons de requins a ainsi chuté en Chine de 45% depuis 3 ans et on ne sert plus de requin dans les repas officiels du Parti. Mais ce n'est pas aussi simple pour les tortues.

Pourquoi ?

De manière générale, les tortues vont mal, car les océans vont mal. Elles sont le baromètre de leur état de santé.

De fait, ce sont les animaux qui parcourent le plus l'océan, depuis leur naissance sur la plage jusqu'à la haute mer. Chaque étape de leur cycle de vie est un vrai parcours de combattant. A l'inverse des méduses qui profitent de tous les déséquilibres des océans, les tortues subissent la plupart des pressions que l'homme exerce sur les milieux, marins et côtiers.

L'urbanisation des littoraux fait disparaître de nombreux endroits de ponte. De plus, la pollution lumineuse désoriente les bébés tortues qui ne parviennent pas à rejoindre la mer. Sans compter le braconnage des œufs. Il y a ensuite un réel manque de nourriture, dû à la surpêche. En Méditerranée, les sardines et les anchois ont disparu et il n'y a plus rien à manger pour les tortues. Les tortues sont aussi des prises accessoires des pêches au palangre ou au chalut.

Enfin, la pollution les affecte également, notamment les filets de pêche fantômes qui dérivent en mer et dans lesquels elles s'empêtrent. Ou encore les déchets plastiques, notamment les sacs qu'elles confondent avec des méduses.

Que sait-on de l'impact de la pollution plastique sur les tortues ?  

Au Musée océanographique de Monaco, nous recueillons des tortues malades ou blessées. Et aussi les mortes qu'il faut autopsier.

Dans ce dernier cas, on retrouve toujours des déchets plastiques dans l'estomac. Lors d'une des dernières autopsies, on a même trouvé un morceau de bâche de 20 cm2. Une autre avait ingéré quelques 60 déchets de plastiques. Elle n'avait pas d'autre signe de maladie, mais était très maigre.

Nous travaillons en réseau avec d'autres centres pour avoir des données statistiques plus importantes sur le contenu des estomacs des tortues marines, mais aussi des poissons et des oiseaux marins.

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Vue d'artiste du bassin du futur centre de soins pour les tortues marines de Monaco. © Patrick Raymond

Quelles sont les solutions ?

Il faut améliorer nos connaissances à leur sujet et préserver leurs habitats par des mesures fortes de protection à un niveau international.

A l’échelle locale, nous projetons d’ouvrir en 2018 un centre de soins pour tortues marines à Monaco. Jusque-là, nous le faisions de manière artisanale au sein du laboratoire de l’aquarium, mais nous ne sommes pas équipés pour les soins, la convalescence et la rééducation.

Il y a actuellement deux centres de soins en Méditerranée, au Grau du Roi et en Italie. Entre les deux, il y aura donc bientôt le centre de Monaco. Il sera équipé d’un grand bassin de 140 m2, accessible aux visiteurs. Il y aura également une zone de quarantaine pour les tortues en voie de remise en liberté. Le centre sera partenaire du Cestmed (centre d’étude et de suivi des tortues de Méditerranée) qui dispose d’une grande lagune de plus de 100 mètres de long, où nos tortues pourront aussi séjourner.

On va également travailler avec l’hôpital de Monaco, notamment pour faire des lavements d’estomac. Nous avons actuellement dans nos aquariums une tortue imbriquée saisie par la douane de Nice dans une valise il y a environ 15 ans. Et il y a deux ans, en plein hiver, nous avons récupéré dans le port de Monaco une petite tortue Caouanne paralysée par le froid. Quand elle atteindra 10 kilos, elle sera équipée d’une balise satellitaire et remise en liberté.

Sylvie ROUAT - © Sciences et Avenir - https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/mers-et-oceans/les-tortues-marines-vont-mal-car-les-oceans-vont-mal_119272#xtor=EPR-1-[SEAActu17h]-20171225

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