Boues rouges : le scandale qui (ne) pollue (pas que) le gouvernement

Vendredi, dans un reportage de «Thalassa», Ségolène Royal attaquait le Premier ministre, Manuel Valls, accusé d'avoir accordé à l'usine le droit de déverser six ans de plus ses eaux polluées au beau milieu des calanques.

Blog286 phusineL’usine Alteo en plein coeur de Gardanne (photo archives S. Mercier)

Ségolène Royal a pris le contre-pied de Manuel Valls dans le dossier sensible des rejets toxiques en Méditerranée de l'usine de Gardanne.

Un tour de bateau au large de Cassis (Bouches-du-Rhône), c'est l'assurance de profiter d'une mer bleu azur. Oui mais, sous la carte postale, à 320 m de fond, se cache une pollution de plus de cinquante ans, les «boues rouges» toxiques de l'usine d'alumine de Gardanne. Accessoirement, le dossier fait aujourd'hui tache au sein de l'équipage gouvernemental. Vendredi, dans un reportage de «Thalassa», Ségolène Royal attaquait le Premier ministre, Manuel Valls, accusé d'avoir accordé à l'usine le droit de déverser six ans de plus ses eaux polluées au beau milieu des calanques. Réprimandée par son chef de gouvernement, la ministre persiste et signe. Cette décision n'est pas «acceptable», nous confie-t-elle.

Alteo ne rejette plus de boues... mais du liquide

Dans un communiqué, la société Alteo (que nous n'avons pu joindre ce week-end) se défend : «L'entreprise a cessé définitivement tout rejet de boues rouges en mer.»

C'est vrai, depuis le 1er janvier, ce n'est plus de la boue qui sort du long tuyau d'Alteo mais un rejet liquide dangereux. Car il est autorisé à dépasser les seuils européens, notamment pour l'arsenic. «Il risque d'éparpiller les métaux lourds selon les courants», s'inquiète le professeur Henry Augier, spécialiste de la pollution.

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En mer, la chair des rougets, daurades, merlus et rascasses est contaminée ; la fosse marine de Cassideigne irrémédiablement polluée. «À part fermer le canyon en y jetant de gros cailloux, il n'y a pas de solution», souligne Solène Demonet, de France Nature Environnement. Et à terre où Alteo stocke ces déchets solides ? À Gardanne, on s'inquiète à chaque coup de mistral. C'est le cas d'Alain : «Je n'ose imaginer l'état de mes poumons», souffle-t-il.

Ségolène Royal l'affirme : elle ne lâchera rien sur ce dossier, qui risque donc, après ceux de Notre-Dame-des-Landes ou de la centrale nucléaire de Fessenheim, de continuer à polluer l'action et la cohérence du gouvernement.

Alteo, un millier d'emplois locaux

Fondée par Pechiney, le roi de l'acier français, l'usine de Gardanne (Bouches-du-Rhône) est depuis 2012 propriété d'un fonds de placements américain, qui l'a renommée Alteo. Ses 400 salariés (auxquels s'ajoutent 250 sous-traitants) produisent des alumines de spécialités — c'est même le plus ancien site au monde —, servant notamment à fabriquer du dentifrice, des écrans plats, des sous-marins... Pendant près de cinquante ans, Pechiney, puis Alteo, a bénéficié d'un droit d'expédier ses résidus polluants en mer, à 7 km au large de Marseille et Cassis : plus de 20 millions de tonnes rien que sur une période de vingt ans. Mais sous la pression des défenseurs de l'environnement, l'usine a dû en 2007 s'équiper d'un procédé de dépollution. Grâce à trois filtres-presses — pour moitié subventionnés par l'Agence de l'eau —, les boues rouges ne sont plus solides, mais uniquement liquides.

«Désormais 95 % de la pollution est retenue», confirme un porte-parole de la France Nature Environnement (FNE). Sauf que les 5 % restants sont encore au-dessus des seuils réglementaires. L'industriel argue qu'il s'agit de «dépassements mineurs et ponctuels» et qu'il faut du temps pour le réglage.

Alors faut-il poursuivre la dérogation autorisant à rejeter les effluents toxiques dans les eaux du parc national ? La question divise localement. Les maires de Cassis et La Ciotat, ainsi que les défenseurs de l'environnement et les pêcheurs s'opposent farouchement à ce «droit de polluer». Tandis que le maire de Gardanne et jusqu'au député Vert de la circonscription sont sensibles à l'argument économique. Alteo représente en effet au total près de 1 000 emplois directs et indirects dans une région durement touchée par le chômage.

Catherine Gasté

Les clés

1893. Le site industriel de Gardanne (Bouches-du-Rhône) voit le jour. Il produit de l'alumine à partir de la bauxite extraite des mines locales, notamment aux Baux-de-Provence, d'où son nom.

1966. L'usine construit une canalisation qui rejette ses déchets en mer. Les résidus à forte coloration rouge -- d'où leur nom de boues rouges -- sont très toxiques (arsenic, mercure, titane, plomb...).

1995. La ministre de l'Environnement, Corinne Lepage, donne à l'exploitant jusqu'au 31 décembre 2015 pour cesser ses rejets.

2014. Le parc national des Calanques donne son feu vert à la prolongation de trente ans des rejets mais réclame un contrôle indépendant et un suivi de l'état de la canalisation.

2016. Les rejets de boues rouges sont interdits depuis le 1er janvier 2016 mais l'exploitant, Alteo, a été autorisé à poursuivre la production d'alumine jusqu'en 2022. Il continue de rejeter des résidus liquides moins toxiques et filtrés.

Émilie Torgemen – Le Parisien - http://www.leparisien.fr/espace-premium/fait-du-jour/le-nouveau-coup-de-gueule-de-segolene-royal-05-09-2016-6093935.php

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