Le secteur du thon s'organise pour préserver ses profits

On pourrait croire que la Fondation internationale pour la durabilité des produits de la mer (ou International Seafood Sustainability Foundation, ISSF) a pour raison d’être la préservation des océans et de la vie marine. Mais les apparences sont trompeuses.

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Ce que cette organisation cherche à préserver avant tout, ce sont les profits que les multinationales du thon tirent du pillage des océans, de la destruction des écosystèmes et de l’exploitation des travailleurs.

L’industrie du thon est aujourd’hui en pleine évolution. Certaines entreprises progressistes écoutent les consommateurs, qui exigent désormais du thon durable, mais d’autres font résolument la sourde oreille. Comment expliquer que ces entreprises rétrogrades fassent partie d’une organisation qui, d’après son nom, est censée lutter pour la « viabilité des produits de la mer » ?

Les multinationales du thon tirent les ficelles de l’ISSF

L’ISSF a été fondée en 2009, en réaction au travail mené par Greenpeace et d’autres associations de défense de l’environnement pour faire évoluer les pratiques de l’industrie thonière. Les huit membres fondateurs de l’ISSF sont des géants de cette industrie et contrôlaient à l’époque la moitié du marché mondial du thon en boîte. Petit Navire, le leader du marché français du thon en boîte, fait partie des membres fondateurs de l’ISSF.

Les ressources de l’ISSF proviennent des frais d’adhésion de ses membres. Ces frais peuvent s’élever à 300 000 dollars pour les plus grosses entreprises, comme Thaï Union et sa filiale américaine Chicken of the Sea. L’ISSF bénéficie en outre de donations versées par d’autres entreprises liées au business du thon, comme le géant américain du secteur Bumble Bee qui lui a fait un chèque de 250 000 dollars en 2012. Marine Instruments, une entreprise espagnole qui fabrique des balises de repérage pour les dispositifs de concentration de poissons (DCP), est également un généreux contributeur.

Les DCP, ces engins de pêche destructeurs particulièrement prisés par les thoniers senneurs en général – et par les membres de l’ISSF en particulier – sont l’une des principales causes de préoccupation au sein de l’industrie thonière. L’ISSF, en prônant le recours aux «éco-DCP» plutôt que le contrôle effectif de l’utilisation des DCP, est à la solde des industriels et ne cherche pas à développer de vraies solutions.

Greenpeace est dans l ocean indien

Vous l’aurez compris : les enjeux liés au marché du thon sont mondiaux, et le poids de cette pêche global.

L’ISSF et les syndicats de la pêche unis contre les ONG de défense de l’environnement

Les liens entre l’ISSF et l’Institut national de la pêche (National Fisheries Institute, NFI) en disent long. Le NFI, une organisation syndicale américaine, ne mâche pas ses mots contre ceux qui osent remettre en question certaines pratiques de l’industrie des produits de la mer. Le président actuel du NFI n’est autre que le trésorier de l’ISSF, tandis que le président de l’ISSF est un ancien directeur du NFI… Pas étonnant que les deux associations partagent les mêmes positions. Avec certaines entreprises membres de l’ISSF, le NFI sponsorise «TunaForTomorrow», une campagne en ligne contre Greenpeace qui diffuse des informations inexactes, voire des attaques personnelles contre des membres de Greenpeace.

Le NFI cherche à contrecarrer toute critique sociale et environnementale et prend ce rôle très au sérieux. À cette fin, il a fait appel à l’agence de communication américaine Counterpoint Strategies connue notamment pour avoir défendu les intérêts des compagnies pétrolières lors de l’explosion en 2010 de la plateforme Deepwater Horizon, dans le golfe du Mexique. Entre 2010 et 2013, le NFI a versé à Counterpoint Strategies plus d’un demi-million de dollars. Sur son CV, l’ancienne vice-présidente de l’agence de communication décrit ainsi avoir travaillé «très étroitement avec les cadres supérieurs de trois des plus grandes marques de thon au monde pour protéger leurs intérêts contre les militants écologistes anti-pêche.»

Comment peut-on prendre au sérieux une association qui prétend défendre la durabilité de la ressource, alors qu’elle est proche d’organisations comme la NFI, qui ont recours à une agence de communication qui défend sans sourciller les pratiques destructrices de l’industrie de la pêche ?

L’ISSF, un bouclier vert pour les entreprises membres ?

La dépendance de l’ISSF envers l’argent des industriels, ses relations avec le NFI et ses partenariats avec certaines agences de communication ne poseraient pas de problème si l’ISSF s’attachait vraiment à défendre la durabilité et encourageait ses membres à assainir leur chaîne de production. Mais en réalité, les entreprises se servent de leur appartenance à l’ISSF pour verdir leur image et rejeter toute critique.

Pendant ce temps, de nombreux autres acteurs du secteur du thon cherchent de véritables solutions. Alors que la plupart des initiatives menées par l’ISSF en faveur de la « durabilité » se contentent de promouvoir des exigences déjà en vigueur, des entreprises soucieuses de l’environnement cherchent à s’approvisionner en thon pêché sans DCP, ainsi qu’à éviter toute infraction aux droits du travail – un problème sur lequel l’ISSF n’a pas grand-chose à dire.

Il y a quelques années, l’ISSF a demandé à Greenpeace de rejoindre son “Comité environnemental”. Nous avons poliment décliné l’invitation. À l’époque, nous émettions déjà des réserves sur l’efficacité réelle du travail de l’ISSF en raison de ses sources de financement. Nous avons trop souvent l’impression que le rôle de l’ISSF est de détourner l’attention des vrais problèmes, et de retarder l’adoption de mesures que ses membres préféreraient ne jamais devoir appliquer.

Avec ses efforts pour promouvoir les «éco-DCP», qui n’ont d’écologique que le nom, et pour éluder certains problèmes comme le non-respect des droits des travailleurs ou la pêche à la palangre, l’ISSF apparaît comme un canard boiteux déployant ses ailes pour protéger ses membres d’une industrie du thon en pleine évolution.

Tant que l’ISSF et ses membres refuseront de lutter véritablement pour défendre les océans et pour offrir aux consommateurs du thon en boîte issu d’une pêche responsable, nous encouragerons les entreprises progressistes, les bailleurs de fonds et les associations de défense de l’environnement à mettre leur énergie et leur argent dans d’autres projets que ceux de l’ISSF.

© Greenpeace France

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