Le requin-lutin, rare et unique en son genre

Nez proéminent et bouche télescopique, Mitsukurina owstoni est un curieux requin des profondeurs : rencontre avec ce gros poisson aux allures préhistoriques.

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Avec sa mâchoire télescopique, le requin-lutin (Mitsukurina owstoni) est spécial. Très spécial. © Museum Victoria/Wikimedia Commons.

C’est le monstre à bisous des abysses : avec son long nez aplati et sa mâchoire télescopique garnie de dents en forme de clous, le requin-lutin, ou requin gobelin (Mitsukurina owstoni) est une curiosité de la nature. Une espèce rare et unique en son genre, puisque c’est le seul rescapé de la famille Mitsukirinidae.

Mesurant probablement 3 à 4 mètres de long à l’âge adulte, ce requin des grands fonds est encore très mal connu : seule une centaine d’individus a été capturée à ce jour. Ces squales se retrouvent par accident dans les filets et chaluts des pêcheurs à divers endroits du globe, comme au Japon, où il a été décrit en 1898, en Nouvelle-Zélande ou au Mexique. L’espèce n’est pas considérée comme menacée. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) estime en effet que les activités de pêche des humains n’ont que peu d’incidence sur les populations de requins-lutins.

Dans les profondeurs aveugles de l’océan, la bête rôde sur les talus continentaux, les monts et les canyons sous-marins, en quête de crustacés (crevettes, crabes), de céphalopodes (poulpes, pieuvres) et surtout de poissons.

Un nez constellé des fameuses ampoules de Lorenzini

Son corps flasque, son squelette peu rigide et ses petites nageoires suggèrent que le requin-lutin est un nageur lent : il capterait ses proies par surprise. Par le biais d’organes propres aux squales appelés ampoules de Lorenzini, il détecterait ses proies grâce au faible champ électrique qu’elles émettent malgré elles en respirant.

Léger et silencieux, l’animal se faufilerait jusqu’à ses proies… Puis, étendant brusquement sa mâchoire rétractable, le requin avalerait ses victimes tout crues. C’est justement pour mieux "sentir" son environnement que le requin-lutin aurait développé son long museau mou si curieux. Un nez constellé de ces fameuses ampoules de Lorenzini, d’autant plus utile que le requin se sert probablement peu de sa vue, étant donnée la maigre place dédiée à ce sens dans son cerveau.

L’animal ne peut probablement pas compter sur ses yeux pour se méfier du requin bleu (Prionace glauca), son prédateur naturel. Quant à la reproduction du squale Pinocchio, elle reste très mal connue. S’il partage les caractéristiques de ses cousins, l’animal est probablement vivipare, c’est-à-dire que la femelle donne naissance à des petits requins, qui mesureraient peut-être autour de 82 centimètres de long, soit la taille du plus petit spécimen capturé à ce jour.

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Rare spécimen de requin-lutin au Museum Victoria, en Australie.

"Un bon fossile est un fossile mort"

Cette étrange créature à l’allure préhistorique aurait très peu évolué physiquement depuis le Crétacé (145 à 66 millions d’années avant notre ère) : ses ancêtres étaient contemporains des dinosaures ! Le requin gobelin a même hérité du titre de "fossile vivant", à l’instar du cœlacanthe (Latimeria spp.), mythique poisson africain, le nautile (Nautilus macromphalus) ou le Ginkgo, dit "arbre aux quarante écus" (Gingko biloba). Une dénomination qui hérisse le poil de certains scientifiques, à l’image du biologiste Patrick Laurenti, maître de conférences à l’Université Paris Diderot.

"Un bon fossile est un fossile mort", affirme-t-il sur le blog de son confrère Pierre Kerner, Strange Stuff And Funky Things. Ce terme de fossile vivant "laisse penser à tort que les espèces n’auraient pas évolué depuis des dizaines de millions d’années", écrit-il. Ce qui est bien évidemment faux : l’évolution est un phénomène continu ; de plus, elle ne se limite pas à l’apparence d’une espèce. "Seuls 5 % des gènes sont impliqués dans l’apparence d’un organisme, explique le chercheur. On peut ajouter qu’un véritable fossile reste franchement peu informatif sur de nombreux critères d’apparences ! Qui nous dit que le chatoiement des écailles du cœlacanthe n’a pas changé ?"

Au-delà même de ces objections, le biologiste s’est rendu compte que chez le cœlacanthe, une telle qualification tient du véritable mythe puisque l'on ne dispose d’aucun fossile de cette espèce et que ceux qui s’en rapprochent le plus… ont une apparence très différente, ce qui laisse supposer que les cœlacanthes actuels ont bel et bien évolué et continuent encore de le faire, comme il l’explique dans une étude publiée en 2013 dans la revue Bioessays.

Si aucune preuve n’étaye (ou n’infirme) un tel raisonnement sur le requin-lutin, il semblerait plus prudent de se passer pour l’heure du qualificatif de "fossile vivant". Le requin-gobelin n’en est pas moins fascinant… et assurément, il nous réserve encore de nombreuses surprises !

Valentine Delattre - © Sciences et Avenir - http://www.sciencesetavenir.fr/animaux/animaux-marins/20160715.OBS4721/le-requin-lutin-rare-et-unique-en-son-genre.html

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