Les captures de pêche mondiale sous-estimées de moitié depuis 1950 !

Les seules données statistiques concernant les captures de la pêche au niveau mondial sont publiées par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Basées sur les déclarations volontaires de ses pays membres, leur qualité n’est que le reflet des capacités mises en œuvres pour surveiller lesdites pêcheries.

Imagepew bateauxbdRapporté : 77 millions de tonnes – Non rapporté : 32 millions de tonnes. ©The Pew Charitable Trusts, 2016

C’est d’après ce constat que, depuis une quinzaine d’années, les chercheurs du projet Sea Around Us (basé à l’Université de Colombie-Britannique au Canada) se sont attelés à la folle tâche de ré-estimer les captures mondiales de la pêche en prenant en compte les secteurs oubliés. Certains étaient flagrants, comme les rejets industriels (espèces non-ciblées commercialement et rejetées à l’eau, mortes), officiellement exclus des statistiques publiées par la FAO. D’autres l’étaient moins, comme la pêche de subsistance (consommée directement par le pêcheur en dehors de tout contrôle), la pêche illégale (donc non-déclarée), ou encore la pêche sportive.

Ces « oublis » dans les statistiques publiées par la FAO ont conduit à une sous-estimation significative des captures de pêche à l’échelle mondiale et, malheureusement, les gestionnaires des pêches à considérer l’absence d’information officielle comme une absence de pêche ! Si nous cherchons une explication à l’état de surpêche avancé de l’océan, en voici peut-être le début… Daniel Pauly, directeur de recherche du projet Sea Around Us, a donc mis en place un protocole utilisant « l’ombre » laissée par tous les secteurs de pêche non-déclarés (rapports d’ONG, publications dans la langue nationale, expertises locales, …) afin de produire une ré-estimation mondiale, certes améliorable, mais plus réaliste que les chiffres officiels.

Les résultats de ce projet colossal ont été publiés le 19 janvier 2016 dans le journal Nature Communications et sont fondés sur les reconstructions menées pays par pays et façade maritime par façade maritime, grâce à l’aide de centaines de collaborateurs internationaux.

De cette étude ressortent trois résultats majeurs :

Sur la période 1950 et 2010, les captures ré-estimées sont 53% plus importantes que celles, officielles, publiées par la FAO. Leur pic se situe aux alentours de 130 millions de tonnes en 1996, contre 86 millions de tonnes selon la FAO ;

Suite à ce pic, les captures ré-estimées ont chuté trois fois plus rapidement que les officielles (-1,22 contre -0,38 millions de tonnes par an) ;

Si l’on considère la seule année 2010, dernière année retenue dans cette étude, les captures réelles seraient en fait 30% plus élevées que celles officielles (109 contre 77 millions de tonnes).

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Captures officielles (ligne grise) et captures reconstruites (ligne noire) des pêches marines de 1950 à 2010. Les lignes en pointillés représentent l’incertitude autour des résultats de l’étude. Graphique extrait de Pauly et Zeller, 2016.

Il existe des différences régionales et les écarts entre données officielles et ré-estimées sont beaucoup plus marqués dans les pays en développement : « dans les pays développés, les captures de pêche officielles sont de 30 à 50% plus faibles que celles pêchées en réalité. Dans les pays en développement, on est plutôt entre 100 et 200% », précise Daniel Pauly.

Comment expliquer la diminution des captures mondiales depuis le milieu des années 1990 alors que l’effort de pêche mis en œuvre a lui continué d’augmenter ? Certaines personnes avancent l’argument de la mise en place de quotas et diminution des rejets. Bien que cet argument soit en partie vrai pour des régions très développées avec une gestion des pêches rigoureuse (elles ne sont pas légion), il n’explique pas la diminution observée globalement. Il suffit en effet d’exclure les pays dont la gestion des pêches est dominée par un tel système de quotas (États-Unis, Union européenne, Nouvelle-Zélande et Australie) pour se rendre compte qu’un déclin du même ordre est toujours observé. [1]

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Débarquement de thons, Port Autonome d’Abidjan, Côte d’Ivoire 2015 - © Laure DUCOS

«En Europe, nous avons surpêché dans nos eaux communautaires, et comme la demande en produits de la mer augmentait, il a fallu trouver une solution. L’Union européenne a donc exporté sa capacité de pêche vers d’autres zones. Nous avons ainsi mis en place des accords de pêche avec les pays africains pour avoir accès à leurs ressources», explique Frédéric Le Manach, directeur scientifique de BLOOM. Malheureusement, les possibilités offertes aux bateaux de pêches d’aller plus loin et plus profond nous confronte à une réalité immuable : notre planète est un système fini. Comme nous surpêchons maintenant partout dans le monde, les captures mondiales diminuent et cela, indépendamment de nos avancées technologiques. Il y a quelques années, des scientifiques prévoyaient déjà le quasi-anéantissement des pêcheries commerciales à horizon 2050. Si rien n’est fait pour corriger la situation, cette tendance aux conséquences désastreuses pourrait donc bien être confirmée.

Une telle analyse permet l’amélioration de notre compréhension de la pêche au niveau mondial, élément essentiel si l’on veut tendre vers une gestion écosystémique durable des ressources marines. Elle constitue également une aide précieuse aux pays qui souhaitent identifier certaines lacunes dans leur collecte de données liées à la pêche.

[1] Cette chute des captures est principalement due à une surpêche intensive pratiquée par l’Homme depuis des dizaines d’années à l’échelle mondiale, à l’aide de moyens technologiques ultraperformants et de plus en plus puissants. Pour rappel, à l’heure actuelle plus de 60% des stocks sont exploités à leur maximum et près d’un tiers d’entre eux sont surexploités.

© Bloom association - http://www.bloomassociation.org/nous-avons-sous-estime-de-moitie-les-captures-mondiales-de-la-peche-depuis-1950/

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