Reportage : les îles Glorieuses sous haute surveillance

«Les îles Éparses n’intéressaient personne il y a dix ans, constate le colonel Rémi Bariéty, chef de corps du DLEM (Détachement de Légion Etrangère de Mayotte). Nous sommes aux Glorieuses en présence dissuasive afin que personne ne cherche à les revendiquer, et empêcher que des activités illégales n’y soient commises, ou qu’elles soient utilisées comme base arrière.»

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Tous les 45 jours, quinze militaires se relèvent sur trois îles Éparses, dans le canal du Mozambique. Une mission difficile à remplir correctement sans matériel approprié, comme l’a constaté Jean-Marc Tanguy, en reportage pour le marin aux Glorieuses, lors de la relève du 12 août, pour 24 heures.

Au 516e régiment du train (RT) de Toul, ils sont conducteurs de porte-chars. Les voilà promus pour 45 jours gardiens de l’île de Grande Glorieuse, à 50 minutes de vol de Mayotte. Depuis quelques jours, ils se formaient au détachement de Légion étrangère de Mayotte (DLEM) pour cette mission spécifique, et très encadrée, puisqu’elle vise à faire respecter la souveraineté de la France, tout en intégrant le fait que les Glorieuses sont classées parc naturel par les Taaf (Terres australes et antarctiques françaises).

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Grande Glorieuse, l’une des îles Éparses, qui comptent cinq entités : Europa, Bassas da India, Juan de Nova, les Glorieuses et Tromelin.

Ces militaires, accompagnés d’un gendarme, sont arrivés de Mayotte le 12 août, à bord d’un avion de transport Casa 235 de l’armée de l’air, venu de La Réunion. Il fait la tournée des îles Éparses, pour amener la relève et du matériel. Cet appareil étant notablement plus petit que le Transall qu’il vient de remplacer, les occupants de ces cailloux de l’océan Indien ont dû adapter leurs manières de fonctionner.

Pêche illégale

À peine 3 tonnes de fret et de passagers peuvent être convoyées, du fait du caractère sommaire de la piste de 1 300 mètres : 5 cm de sable (pas plus !) recouvrant une couche de béton, coulée sur le corail en 1973. Avant ce ruban de béton, il fallait ravitailler par mer.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y a pas de marin affecté sur ces îles. Plus surprenant encore, les militaires n’ont pas d’embarcation non plus pour aller faire respecter le droit au-delà de la plage (même si bientôt, les choses vont légèrement changer) Or c’est là que travaillent les prédateurs des mers (lire plus loin).

Les conducteurs de porte-chars ont d’ailleurs mesuré assez vite les limites de leur mission : alors qu’ils atterrissaient, sur l’île voisine du Lys, à 6 milles de Grande Glorieuse, quatre embarcations de pêche étaient déjà au travail. Les clichés de ces embarcations et leur mode opératoire les identifieront ultérieurement comme provenant vraisemblablement de… Mayotte. Mais sans moyen nautique, il n’est pas possible d’aller les verbaliser. Elles ont donc poursuivi normalement leur travail le lendemain, quand le Casa a redécollé pour La Réunion, via Mayotte.

Ces pêcheurs connaissent leur impunité. Mais pour éviter d’être détectés trop vite, ils ont installé leur base sur le côté de l’île du Lys qui n’est pas visible depuis Glorieuse.

Moyens réduits

Pour les militaires français, la mission est donc essentiellement une mission de présence et d’observation, qui permet à tout moment au commandement des Forces armées de la zone du sud de l’océan Indien (Fazsoi), à Saint-Denis de La Réunion, d’être tenu au courant. À charge pour lui d’envoyer des moyens d’intervention suffisamment réactifs et adaptés à la menace constatée. Il faut compter 3 h 30 pour un Casa, mais des jours de mer pour une frégate ou un Batral.

Pour l’heure, le catalogue des moyens de rétorsion est en basses eaux. Une des deux frégates de surveillance de La Réunion, le Nivôse, victime d’un incendie en septembre 2014, ne sortira que le mois suivant de son chantier mauricien - elle est arrivée à La Réunion ce mardi 22. Il faudra encore quelques réparations complémentaires à la pointe des Galets, qui devraient durer « plusieurs semaines », pour que la frégate et son équipage soient à nouveaux opérationnels, sans doute pas avant la fin de l’année, relativise le commandement.

L’équipage de l’autre frégate, le Floréal, est lui en permission. Les moyens navals basés à Mayotte sont concentrés sur la surveillance de l’immigration venue de la mer (Surim). Ils sont d’ailleurs essentiellement capables d’opérer sur le lagon de l’île.

Quant aux avions Casa, ils sont absorbés par les relèves sur les îles, et les vols de recherches liés à la disparition du vol MH370. Ils n’ont pas le loisir, vu les distances à parcourir (les élongations, dans le jargon aéronautique), de faire des vols quotidiens sur les Éparses depuis La Réunion. Et les Éparses n’ont pas non plus de moyens aériens comme les minidrones, permettant de voir à distance depuis les îles où sont postés les militaires.

Réduits à passer l’éponge

Pour ce coup-ci, aux Glorieuses, il faut donc se résigner à passer l’éponge : les photos iront alimenter les archives…

Les militaires n’ont d’ailleurs pas le temps d’y penser longtemps. Malgré le décor, paradisiaque, la vie sur l’île est réglée comme du papier à musique et ne souffre d’aucune improvisation.

À peine débarqués du Casa 235, le mercredi midi, les arrivants prennent leurs consignes avec ceux qu’ils relèvent, et découvrent leur zone d’opérations. Le soir, test du lot de lampes de balisage nocturne de la piste. Le lot des quatorze lampes coûte 26 000 euros, il faut donc en prendre soin mais s’assurer aussi qu’elles fonctionnent s’il faut évacuer un blessé ou un malade de nuit.

L’éloignement fait qu’il ne faut pas perdre une minute dans ce cas : l’évacuation des blessés est difficile, comme sur un navire au milieu de l’océan. Il faut compter trois à six heures (selon qu’on est de jour ou de nuit) de mise en alerte du Casa basé à La Réunion, et 3 h 30 de vol pour qu’il arrive jusqu’à Grande Glorieuse. Pour autant, évidemment, que la météo soit de la partie. Et encore du temps pour ravitailler en carburant, embarquer le blessé, et le ramener au plus près à Mayotte (50 minutes de vol).

Le Casa reparti pour La Réunion, le détachement prend ses pelles pour remettre en état la piste sommaire pour le prochain atterrissage de l’avion. Peut-être dans quelques jours, après une urgence médicale ou technique.

Les militaires doivent aussi profiter de leur séjour pour améliorer la vie sur l’île, et rendre le détachement plus opérationnel encore. De toutes les Éparses, les Glorieuses sont réputées pour avoir les meilleures conditions de vie. Il y pleut suffisamment pour remplir les cuves. Chaque matin, une pompe aspire l’eau traitée au chlore et brassée en permanence vers un réservoir suspendu, un des derniers investissements consentis sur l’île.

Ce procédé est moins gourmand en énergie. Il pleut suffisamment pour éviter d’avoir à dessaliniser de l’eau de mer. Dans l’histoire de l’île, il n’aurait manqué d’eau qu’une seule fois, en 2013.

Tri sélectif

Les militaires doivent pratiquer le tri sélectif, mais également l’hygiène corporelle sélective pour éviter de contaminer le milieu. Tout est évacué ou brûlé. Dans la même logique de protection de l’environnement, ils ne s’entraînent pas au tir pendant leur présence sur l’île, au grand dam du commandement. Pas sûr que les milliers d’oiseaux qui nichent apprécieraient le tintamarre.

Ils ne peuvent pas, non plus, consommer ce qu’ils peuvent trouver sur l’île : des fruits de mer (langoustes, crabes), des fruits, etc. Ils doivent donc accommoder leur stock de provisions. Théoriquement, un repas sur deux est fait de rations.

Chaque matinée commence par un lever à 5 h. À 6 h, les couleurs : on est sur une base militaire et le drapeau français est hissé à côté de celui des Taaf. Chacun vaque ensuite à ses occupations, s’il ne les a pas déjà commencées. Le cuistot arrive de la base aérienne de Nancy, et cuisine ses premières cuisses de canard au milieu de l’océan Indien. Traditionnellement, ce poste est stratégique. L’ancien titulaire s’est fait une grande réputation : pourtant, au DLEM, il est… mécanicien.

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Chaque matin, le gendarme et un militaire de l’armée de terre font le tour de l’île.

L’unique gendarme, qui tourne lui aussi tous les 45 jours, est formé en quelques heures à La Réunion, avant son arrivée dans l’île. Il est forcément officier de police judiciaire, pour pouvoir mener des enquêtes et écrire des procédures. Quotidiennement, il fait un tour de l’île avec un militaire de l’armée de Terre pour relever les zones de ponte des tortues, et enlever les déchets qui arrivent sur la côte. Les plus courants sont… les tongs, mais on trouve aussi des bouteilles de plastique.

Il faut aussi un mécanicien, un spécialiste énergie, un auxiliaire sanitaire, un radio – une radio en l’occurrence pour le mandat du 516e RT. Chacun doit pouvoir se servir de son fusil Famas en cas de coup dur. Le détachement dispose aussi de mitrailleuse et d’un fusil de tireur de précision.

« Nous sommes encore un grand pays par notre ZEE, la deuxième au monde, rappelle à ses hommes le lieutenant-colonel Loïc, un Morbihannais actuellement chef opérations du DLEM. Ici, vous participez à la grandeur de notre pays ! »

Les limites d’un dispositif face à l’immense ZEE

Difficile, voire impossible, de surveiller en permanence une zone de 2,5 millions de km². Les autorités sont bien conscientes de cette carence mais les solutions sont très coûteuses.

À elle seule, la zone économique exclusive du sud de l’océan Indien représente pratiquement un quart du total de la ZEE française : 2,5 millions de km² sur un total de 11 millions. Or pour cela, la France n’aligne que des moyens modestes : deux frégates de surveillance et une kyrielle de navires plus ou moins spécialisés, allant de l’intercepteur rapide, pour contrer l’immigration illégale, au Batral. La plupart vont partir à la retraite, à partir de l’an prochain et jusqu’en 2022, date de retrait des frégates de surveillance, dont la succession n’est pas encore évoquée…

« On le sait bien, la ZEE est trop étendue pour être totalement surveillée », confesse sans détours un militaire. Rien qu’aux Glorieuses, l’île du Lys constitue une base pour les pêcheurs illégaux, qui profitent de l’absence d’embarcation sur la grande île voisine pour pêcher en toute impunité.

Plus d’embarcation depuis 22 ans

Apparemment, cette carence est mieux connue par les délinquants que par la chaîne hiérarchique. Puisque la dernière embarcation présente dans l’île remonterait à 22 ans, c’était celle de Météo France… Les deux autres îles Éparses ont le même problème.

Cet état de carence a été signalé plusieurs fois. Comme en juin, lors du passage d’une mission d’inspection de l’état-major des armées, conduite par le VA Hervé de Bonnaventure. Et encore ce jeudi 13 août au matin, lors de la réunion technique qui s’est tenue à Grande Glorieuse, le chef de mission de la Légion étrangère – un simple adjudant – a fait remonter l’information à ses chefs directs et au représentant du général des forces de la zone du sud de l’océan Indien (Fazsoi).

À La Réunion, le sujet reste encore à décanter. On ne nie pas l’état de carence mais si achat d’un navire il y a qui paiera ? Les Taaf ? L’armée ? Et il faudra s’assurer que cette embarcation soit adaptée – malgré la faible distance, il faut deux moteurs au cas l’un des deux rend l’âme –, que les personnels soient formés et qu’il y ait un vrai concept d’emploi, soutenu par un corpus juridique.

Car même si l’armée participe, depuis des années, à des missions de sécurité à terre (Vigipirate) ou en mer (actions de lutte contre les trafics les plus divers), passer par la mer pour intervenir à terre sur un territoire français est un acte moins commun pour l’armée de Terre.

Pas de permis côtier dans l’armée

Pratiquement, la solution la plus simple consisterait à acquérir des canots pour six hommes, dotés d’une petite motorisation (9,9 ch), facile à entretenir dans un lieu aussi isolé. Mais il faudrait pour cela avoir, dans chaque détachement, un personnel détenant son permis côtier. Une qualification que l’armée rechigne à payer à ses militaires. Y compris dans une zone océanique… Comme le principe retenu pour armer ces îles est d’envoyer des personnels venus de France pour quatre mois, cela rend d’autant plus aberrant une formation de ce type : il serait plus logique de la payer aux personnels affectés sur place pour trois ans. (Depuis la réalisation de ce reportage, les choses ont un peu évolué.)

Pour optimiser les moyens, l’action de l’État en mer a pourtant été toujours inventive, et parfois pionnière, n’hésitant pas à s’approprier des moyens pris à l’ennemi. Les patrouilleurs Osiris (Affaires maritimes) et Le Malin en sont l’exemple le plus récent.

Difficile en revanche de donner une deuxième vie aux kwassa-kwassa pris aux passeurs comoriens. Ces embarcations quasi-consommables, stockées par centaines par l’AEM à Mayotte après interceptions, sont trop fragiles, estime-t-on à La Réunion, pour qu’on y mette des militaires français. Une fausse bonne idée donc.

Et les avions marins ?

À La Réunion, on ne nie pas non plus l’intérêt des créneaux de Falcon 50 de surveillance maritime, qui viennent spécialement une à deux fois par an de Lann-Bihoué. Ces avions marins ont les capteurs adaptés pour traiter les délinquants des mers. Les deux Casa 235 de l’armée de l’Air basés à La Réunion n’ont, eux, aucun capteur spécialisé. Mais ils ont montré, lors des récentes recherches des débris du vol MH370, qu’ils avaient de l’enthousiasme à revendre. Cette participation a stimulé les cerveaux des aviateurs, qui réfléchissent aux moyens d’optimiser les configurations de leurs avions pour rendre de meilleurs services à l’action de l’État en mer.

Des pistes d’atterrissage à entretenir continuellement

Dans les îles Éparses, l’avion permet les relèves et les ravitaillements tous les 45 jours, et peut évacuer rapidement les blessés. Mais il lui fait une piste. Or très souvent, les pistes des Éparses sont faites de corail et de sable, pour une longueur d’un millier de mètres, gagnés sur les cocoteraies, dans les années 1970. Auparavant, le ravitaillement ne venait que par voie de mer, immobilisant des navires de la Marine.

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Les pistes des Éparses sont faites de corail et de sable.

La piste d’Europa ne peut pas accueillir pour l’instant le Casa, avion qui rebondit sur le revêtement ! Des opérations de viabilisation vont commencer en septembre. Le Marion Dufresne, navire des Taaf, de retour d’une période de maintenance à la fin août, ramènera de France du matériel pour ces travaux, qui dureront jusqu’en novembre. Une partie du matériel sera également convoyée par air depuis La Réunion. Il faut convoyer des gravats, qui avaient manqué lors d’une opération menée en début d’année par le 19e régiment de génie. Et pouvoir disposer d’engins de travaux aéroportuaires.

Végétation luxuriante

Les pistes ont à peu près toutes les mêmes problématiques de péril aviaire, mais aussi de végétation luxuriante. À la fin des années 2000, un Transall de l’armée de l’air avait été immobilisé des mois aux Glorieuses, après avoir malencontreusement été endommagé à cause de cette végétation : maintenant, on n’hésite plus, on coupe.

Comme les espèces sont protégées sur les îles, il faut néanmoins trouver le compromis entre ce qui doit être défriché, et ce qui ne peut l’être. Idem pour les scorpions – une espèce non venimeuse – dont on vient de retrouver quelques exemplaires dans un des camps de Grande Glorieuse. La biodiversité a plus de droits que l’homme dans cet environnement protégé.

L’avion reste le moyen le plus approprié du fait de sa rapidité, même si les navires des Taaf passent plusieurs fois par an. Mais il faut une rupture de charge entre un gros navire et l’île pour passer la barrière de corail. Puis il reste à brouetter entre le quai de déchargement, situé entre l’autre côté de l’île, et la base vie, à l’aide d’un tracteur. Alors que la zone de stockage de l’avion est au pied de la base vie.

Un vaste terrain de jeu pour une multitude de trafiquants

Aujourd’hui, les territoires français du sud de l’océan Indien sont concernés par la pêche et l’immigration illégales. Autre risque, le pillage écologique et des sondages sauvages pour rechercher des traces d’hydrocarbures dont regorgerait le canal du Mozambique.

La nature a horreur du vide, et les voisins des îles Éparses le savent. La France doit donc affirmer sa souveraineté dans sa ZEE, en surveillant les menées des délinquants de la mer. Et, éventuellement, en passant en mode intervention. Pour cela, il faut des moyens, et c’est parfois ce qui manque vu l’étendue de la zone à surveiller.

Certaines îles, comme les Glorieuses, sont classées parc naturel par les Taaf. Les militaires sont donc très précisément briefés sur ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire sur chacune des îles.

Haro sur les concombres de mer

La principale ressource pillée dans l’océan Indien est sous la mer : la ZEE (2,5 millions de km², soit le quart de la ZEE française) regorge de poissons, souvent rares, et donc très prisés, notamment par les Asiatiques. Depuis la fin des années 1990, la France a mis de gros moyens pour éviter le pillage des stocks de légine, et une deuxième frégate de surveillance a été basée à La Réunion, pour cette raison particulièrement, en 1999. Trois navires ont été interceptés : l’Eternal, le Lince (rebaptisé Osiris et utilisé par les Affaires maritimes) et l’Apache (intégré dans la Marine sous le nom du Malin).

Ces « coups de massue », comme le décrit le commissaire de Marine Emmanuel Reuillard (alors aux Taaf, désormais en charge du bureau de l’action de l’État en mer ou AEM) ont eu leur effet. La dernière affaire remonte à février 2013, avec l’interception du Tsun-Niang sud-coréen dans la ZEE de Crozet. La baisse de la ressource halieutique a été enrayée et augmenterait même légèrement désormais.

Les îles Glorieuses sont les plus ciblées par la pêche illégale, du fait de leur proximité avec Madagascar et… Mayotte. Mais Juan de Nova et Europa ont aussi été ciblées par des bateaux de pêche embarquant une vingtaine de pêcheurs illégaux. Alors que, sur les Glorieuses, les embarcations sont bien plus petites.

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Les pêcheurs illégaux mouillent de préférence du côté nord-est de l’île du Lys, invisible depuis Grande Glorieuse.

Sur ces dernières, les violations des eaux territoriales constatées ont été au nombre de 17 en 2013, 10 en 2014, et deux depuis le début de l’année (un décompte arrêté en mars). Pour l’ensemble des Éparses, les chiffres s’élèvent à 30, 26 et trois, pour ces mêmes périodes.

Censés détenir des vertus aphrodisiaques dans la culture asiatique, les concombres de mer ou holothuries, qui se revendent jusqu’à 2 000 dollars le kilo, ont été pillés dans le lagon de Madagascar pendant des années. Les prédateurs se sont ensuite tournés vers les Éparses françaises. Le lagon de Juan de Nova a ainsi été littéralement attaqué en 2013-2014. Le 29 mars 2014, la frégate de surveillance Nivôse a ainsi fait une prise de poids, à Juan de Nova : cinq embarcations (les Bienvenu, Bissmilah, Espoir, Befitiavana et Travail du Sud) et 112 pêcheurs ont été interceptés, avec 1 100 kg de concombres, et 500 kg de poissons.

Des hydrocarbures convoités

Sous la mer, dormiraient également des quantités énormes d’hydrocarbures, notamment de gaz naturel. Déjà, des entreprises arabes et chinoises se pressent aux Comores, au large desquelles pourrait être identifié un de ces champs d’hydrocarbures. C’est évidemment encore plus le cas en descendant vers le sud et le canal du Mozambique.

Plus que jamais, les Français doivent donc être attentifs à tous les mouvements suspects dans leur ZEE, et donc y consacrer les moyens de surveillance nécessaires.

Dès septembre 2013, un navire singapourien, le Pacific Falcon avait été détecté par le Nivôse en train de procéder à des recherches sismiques dans les Éparses. Or, la France avait bien signifié à l’Onu que tout sondage devait faire l’objet d’une demande explicite. Une protestation officielle avait été envoyée au Mozambique, et le sujet avait même été évoqué lors d’une rencontre entre les deux présidents quelques semaines plus tard.

Les Taaf peuvent délivrer des autorisations, mais ce n’était pas le cas pour le Pacific Falcon. L’affaire a finalement fait peu de bruit, car les Singapouriens sont aussi… de bons clients, dans le domaine de l’armement (frégate, hélicoptères, etc.).

Mais les faibles ressources des États de la sous-région font qu’ils ne s’encombrent pas forcément des frontières et du droit. Comme pour le prouver, un décret du gouvernement comorien intègre Mayotte dans les zones dans lesquelles il peut être amené à délivrer des autorisations de prospection ! On imagine la bonne foi d’un prospecteur, qui aurait payé pour sonder, et se retrouverait face à un navire de la Marine nationale, évidemment d’un autre avis.

Dans les Caraïbes, il est arrivé que des îlots soient privatisés pour en faire des bases de transit de drogue. Rien de tel n’a été constaté dans la ZEE, mais une affaire de trafic de 277 kg d’héroïne, interceptés par Le Malin sur un boutre iranien, le Javeed, en février 2014 dans l’entrée du canal du Mozambique, incite néanmoins à la vigilance, sur les flux. Surtout que la coalition antiterroriste Task force 150 veille, plus au nord, sur les flux pouvant alimenter le terrorisme dans cette région.

Risque élevé de narcotrafic

Mais il y a manifestement des axes de trafic dans le nord de la ZEE. D’autres trafics de stupéfiants (300 kg) ont été relevés, en plusieurs fois, lors d’interceptions de kwassa-kwassa au large de Mayotte, en 2014.

Et il y a aussi l’immigration illégale. En augmentation continue, elle concerne, à ce stade, uniquement Mayotte, mais immobilise proportionnellement des moyens considérables, avec pas moins de huit intercepteurs rapides, qu’il faut remplacer tous les quatre à cinq ans.

Des radars ont aussi été acquis pour détecter les kwassa-kwassa qui transportent les immigrants illégaux, mais certaines zones sont moins bien couvertes. Et les passeurs n’hésitent pas à saturer les moyens français en envoyant plusieurs embarcations à la fois, y compris de nuit.

Coopération renforcée avec les riverains

Madagascar a 5 000 km de côtes, mais a du mal à les défendre, du fait de la modicité de ses moyens navals, réduits à un remorqueur. Après des années de relations un peu froides, la coopération avec la France a repris. Les Fazsoi cherchent à développer des partenariats pour former les fusiliers marins malgaches, qui viendront s’instruire à Mayotte en fin d’année. Le DLEM a aussi remis en état une embarcation d’intervention, lors d’un récent détachement d’instruction opérationnelle.

Plus féconde est la coopération avec l’Australie, avec une optimisation des moyens déjà ancienne. Dès 2003, un protocole visait à renforcer la coopération en matière de police des pêches. Cette mesure pionnière a permis de constater de nombreuses infractions dans le sud de l’océan Indien et surtout l’océan Austral, entre les Kerguelen et les îles Heard et MacDonald, dans la pêcherie de légine. Cet accord s’est avéré si efficace que, très régulièrement, deux spécialistes de l’AEM de La Réunion (un issu du Cross et un officier marinier du bureau AEM) s’envolent pour Hobart embarquer à bord de frégates australiennes. Et vice versa.

Une deuxième étape est attendue, pour que les Australiens signent l’accord qui permette l’emploi de la force. Dans ce domaine, France et Australie ont des pratiques différentes.

La France et les Seychelles ont aussi un accord pour la lutte contre la pêche illégale, mais sans emploi de la force. La coopération est plus réduite avec Maurice et l’Afrique du Sud, confinée à la recherche et sauvetage maritime. Des avions mauriciens ont notamment pu ravitailler à La Réunion, lors des récentes recherches de morceaux d’épave du vol MH370.

© Le Marin – l’hebdomadaire de l’économie maritime

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