Faut-il interdire la pêche au bar ?

La pêche au bar, poisson-roi des côtes bretonnes, sera-t-elle totalement interdite du 1er janvier au 30 juin 2016 ? C’est la proposition-choc que vient d’émettre la commission de Bruxelles pour contrer une baisse inquiétante des effectifs. Comment en est-on arrivé là ? Les réponses dans ce dossier spécial.

Bar

A retenir :

• La France représente 70 % des captures de bar à l’échelle de l’Union européenne

• L’Europe veut faire baisser les prises de 46%

• Des centaines d’emplois sont menacés

La pêche industrielle dans le collimateur

En début d’année, la commission avait déjà envoyé un gros coup de semonce en décidant, dans l’urgence, d’interdire la pêche au bar aux bateaux équipés de chaluts pélagiques (plutôt destinés à la haute mer) dans la zone Manche, du 1er janvier au 30 avril, laps de temps excédant largement la période de frai où le poisson vient se reproduire. Cette fois, elle va plus loin puisqu’elle préconise une interdiction totale de pêche, du 1er janvier au 30 juin, pour tous les engins de pêche et une limitation à une tonne par mois et par bateau pour les six mois suivants. Les restrictions toucheraient également la pêche de loisir (un bar par jour et par pêcheur au lieu de trois), l’objectif affiché étant de faire baisser les prises de 46% après des rapports alarmants produits pour des scientifiques. Confirmation dans les ports de Bretagne où cet été, les amateurs de pêche au bar n’ont pas retrouvé, loin de là, les sensations d’une année normale.

Ligneur de bretagne

Un ligneur dans les eaux tumultueuses de Bretagne

Cette annonce a aussitôt provoqué des réactions d’associations de pêcheurs et de députés européens mettant en cause la brutalité de cette décision qui n’en est encore qu’au stade de la préconisation. Elle va faire l’objet de discussions entre ministres et Parlement européen et la France sera aux avants-postes puisqu’elle représente, à elle seule, pas moins de 70 % des captures à l’échelle de l’Union européenne.

L’arrivée des navires industriels

Comment a-t-on pu en arriver là alors que le bar n’est pas une espèce sous quota de l’Union européenne et ne fait pas l’objet d’un suivi à grande échelle, donc ne figure pas parmi les espèces les plus menacées ? C’était effectivement le cas il y a quelques années encore où les métiers de pêche intervenant sur cette espèce relevaient de la pêche côtière et artisanale. Il y avait là les fameux ligneurs du raz de Sein qui traquent le bar sur des terrains minés, les fileyeurs qui viennent relever leurs filets à intervalles réguliers ou encore les petits chalutiers du littoral breton.

La situation s’est nettement compliquée quand des unités de pêche bien plus imposantes se sont elles aussi tournées vers le bar, généralement en raison de l’appauvrissement de la ressource ailleurs. Leur arrivée ne passa pas inaperçue, il y a une quinzaine d’années, notamment quand des bolincheurs avec leurs filets tournants vinrent faire une razzia en mer d’Iroise, en pleine période de frai. 23 tonnes de bars grainés en une seule prise au moment de la reproduction, vendus au prix de retrait car la quantité dépassait largement les attentes des criées.

Chalutier pelagique

Un chalutier pélagique

L’affaire fit grand bruit mais ne marqua que les prémices de l’arrivée des unités industrielles puisque ces dernières années, ce sont surtout les chalutiers pélagiques, ceux qui habituellement pêchent en haute mer, qui ont à leur tour semé la zizanie. Les chalutiers pélagiques de La Turballe (une trentaine) et de Lorient (une dizaine) se sont soudain retrouvés dans le collimateur au point que la commission a pris des mesures d’urgence pour leur interdire de pratiquer la pêche au bar en zone Manche tant leurs chaluts ratissaient large une espèce se groupant en banc quand elle va se reproduire…

Alors faut-il s’en prendre à Bruxelles ? Du côté des ligneurs du Raz de Sein, on ne se contente pas de reprendre le crédo habituel mettant en cause la technocratie bruxelloise pour lui préférer un constat lucide sur l’échec de la cogestion à la française : «Les représentants des segments les plus productivites de la pêche professionnelle, disent-ils, ont phagocyté les instances décisionnelles, bloquant toute décision courageuse. Leur priorité, c’est le profit immédiat sans considération pour les impératifs de protection de la ressource».

Des tensions entre pêcheurs

La Plate-forme de la petite pêche artisanale a réagi aux préconisations de Bruxelles en estimant que «les petits bateaux ne sont en rien responsables de la situation catastrophique. Leurs prélèvements sont restés stables contrairement à ceux des chalutiers de fond et chalutiers pélagiques. Depuis vingt ans, ajoutent-ils, nous assistons impuissants au pillage de la ressource de bar par les gros navires, chalutiers pélagiques, chalutiers de fond, senne danoise et gros fileyeurs, sous la protection des structures dites représentatives de la pêche professionnelle». Ces pêcheurs entrevoient «la disparition de centaines d’emplois et l’arrêt brutal d’une filière économique basée sur une pêche respectueuse de la mer et du poisson».

Les ligneurs de la Pointe de Bretagne parlent eux aussi «d’arrêt de mort» pour les entreprises qui vivent de cette technique de pêche. Ils demandent qu’un dinstinguo soit fait entre les zones du large et les zones côtières «pour assurer le maintien d’une activité artisanale essentielle à la vie des communautés côtières».

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Un bar de ligne © L’océan à la bouche

Le bar a une vraie tête de breton

Le bar serait-il cabochard comme un Breton ? Il y a un peu de cela quand on se penche sur le comportement de cette espèce difficile à suivre car le bar ne fait que ce qui lui plaît !

D’abord, outre le fait que sa chair soit savoureuse, ce poisson est un vrai combattant. Un teigneux qui ne se laisse pas faire, qui se bat jusqu’au bout et qui porterait sûrement un bonnet rouge comme celui du commandant Cousteau, s’il en trouvait à sa taille. En Haute Mer, comme un Armoricain à l’esprit libertaire, il n’en fait qu’à sa tête. Il nage en surface et d’un coup le voilà qui plonge jusqu’à 80 mètres de fond sans que l’on sache si c’est pour chasser ou chercher des courants. Le bar est aussi tantôt nomade, tantôt sédentaire et il se déplace seul ou en bande au gré de ses humeurs, démontrant un grand esprit d’indépendance, très breton dans le principe, et une hyperactivité qui ne l’est pas moins.

En banc pour se reproduire

Ces étranges comportements, mis en évidence par un marquage électronique effectués sur une centaine de bars par l’Ifremer et le Parc marin d’Iroise, a révélé aussi une autre étonnante particularité. Ces bars équipés d’une balise ont été relâchés en mer d’Iroise et quelques mois plus tard, l’un d’eux a été péché dans le Golfe de Gascogne, l’autre au bord des plages de Débarquement, en Normandie. C’est dire si le bar n’a pas l’instinct grégaire, n’en faisant généralement qu’à sa tête.

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Photo : Yves Gladu / Aires Marines

Il n’y a qu’un seul moment dans sa vie où on peut anticiper son comportement : quand il se rend sur les frayères pour pondre, le bar y va toujours en rangs serrés. En bancs très fournis. Et c’est souvent à ce moment-là, quand ils sont sûrs de pouvoir faire de belles prises groupées, qu’entrent en action les pélagiques et les bolincheurs. Forcément, ça fait des dégâts. Et on arrive à la situation actuelle, jugée «catastrophique» par certains pêcheurs eux-mêmes.

René Perez - © Bretagne-Bretons.fr - http://www.bretagne-bretons.fr/faut-il-interdire-la-peche-au-bar/4/

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