Eutrophisation des eaux : ça ne s’arrange pas

Une révision de la littérature scientifique sur le phénomène d’eutrophisation des eaux continentales et des mers montre que malgré les efforts, les zones aquatiques sans oxygène continuent de fortement augmenter. L’agriculture intensive en est la principale cause.

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Bretagne: prolifération d'algues vertes en baie de Douarnenez. © Maisonneuve/Sipa

Cela s'appelle une expertise scientifique collective (ESCo). Celle sur l'eutrophisation des eaux commandée en 2015 par les Ministères de l'environnement et de l'agriculture a mobilisé pendant deux ans 40 chercheurs de l'Irstea, du CNRS, de l'Inra et de l'Ifremer.

"Sur les 40.000 articles scientifiques consacrés à la question ces dernières années, nous avons sélectionné les 4000 plus importants et en avons fait la synthèse", résume Gilles Pinay, chercheur au CNRS.

L'ensemble du travail fait plus de 2000 pages, mais –miséricordieux–, les chercheurs ont fourni à leurs tutelles une synthèse de 150 pages. Les Ministères y liront que l'eutrophisation n'est pas un problème réglé. Ils n'y trouveront aucun motif de soulagement et quelques pistes de solution politiquement explosives.

L’eutrophisation des milieux aquatiques est un déséquilibre du milieu provoqué par des apports trop importants d’azote et de phosphore. Ces nutriments sont absorbés par des organismes opportunistes, des algues principalement dans le milieu marin, des végétaux et des cyanobactéries dans les lacs d’eau douce.

L’augmentation de la biomasse végétale génère une diminution de la pénétration de la lumière et un épuisement en oxygène du milieu. Lequel n’est plus vivable pour la grande majorité des poissons, coquillages, mollusques, etc. Un recensement de 2010 estime que dans le monde, 500 zones marines ou continentales sont eutrophisées. Cela représente une surface aquatique totale de 245 000 km². Ces zones "anoxiques" (sans oxygène) ont triplé depuis les années 60. «Ce que révèle notre étude, c’est que le phénomène ne semble pas diminuer depuis le début du XXIe siècle» déplore Chantal Gascuel, directrice de recherche à l’Inra.

Déception! Malgré les efforts, l'eutrophisation des eaux ne recule pas

Ce constat est une cruelle déception. La mort annoncée de lacs comme le Léman à la frontière franco-suisse ou l’Erié entre Canada et USA ont provoqué une réaction des gouvernements dès le début des années 70.

Dans les principaux pays développés, des politiques de réduction des rejets d’azote et de phosphore ont été déployées. Avec un sentiment d’urgence. Au cours du XXe siècle, les flux mondiaux d’azote vers la mer ont doublé passant de 34 à 64 millions de tonnes par an pour l’azote, de 5 à 9 millions de tonnes pour le phosphore. Amélioration de la dépollution des rejets industriels et des eaux usées des villes, interdiction des lessives sans phosphate, premières mesures de réduction de l’utilisation des engrais chimiques en agriculture : ces mesures ont permis d’améliorer la situation.

«Mais ces progrès sont aujourd’hui effacés et une nouvelle vague d’eutrophisation se répand, touchant à l’échelle mondiale de nombreux lacs et zones côtières», poursuit Chantal Gascuel.

Les deux plus grandes zones touchées sont la Mer Baltique et le Golfe du Mexique, mais s’y ajoutent les grands lacs américains, le lac Victoria, toute la côte chinoise, les côtes bretonnes, les lagunes méditerranéennes.

Pourquoi cette rechute? «Nous avons d’abord sous-estimé le stock d’azote et de phosphore emprisonné dans les sédiments et les sols durant plus de 150 ans de déversement de cette matière dans l'environnement, énumère Gilles Pinay. Ce stock se libère petit à petit sous l’effet de l’érosion».

L’autre raison, c’est la persistance d’une agriculture intensive qui a dissocié l’élevage des cultures. Au niveau mondial, la contribution de l’agriculture est passée de 20 à 50% pour l’azote et de 35 à 55% pour le phosphore. Pas étonnant donc que les plus graves phénomènes d’eutrophisation se déroulent dans les zones côtières des grandes régions d’élevage intensif : Danemark, Hollande, Belgique, Bretagne nord, pays basque espagnol, Catalogne, région napolitaine en Italie pour la seule Europe.

Une véritable révolution agricole est nécessaire

La libération du "stock historique" devrait, selon les modèles, s’accélérer avec le changement climatique. La hausse des températures devrait favoriser la production de biomasse végétale, les transferts au sein des bassins versants, le relargage de phosphore et de métaux depuis les sédiments benthiques.

«Ainsi, l’augmentation des pluies violentes va provoquer une érosion accrue des sols et donc la remise en jeu de nouvelles quantités de phosphore, un élément stable qui s’est beaucoup accumulé dans les terres agricoles», prévient Alain Ménesguen. Pour contrer ce phénomène difficilement évitable, il faudrait donc diminuer les apports de l’agriculture. «Et dans les zones vulnérables, cela ne peut se faire que par un changement de système de production», assène Chantal Gascuel.

Devant l’importance des marées vertes en mer de Chine, le gouvernement de Pékin commence à envisager d’infléchir les modes de production intensifs. Mais l’exemple des pays développés montre qu’une modification à la marge des pratiques ne suffit pas.

C’est le cas avec la Bretagne où les marées vertes continuent à se produire malgré la baisse des teneurs en nitrate dans les fleuves côtiers dus principalement à la réduction des épandages d'engrais chimiques.

«La clé, c’est l’autonomie alimentaire des élevages, retrouver ce mariage entre production des aliments à la ferme et nourrissage des animaux», poursuit Chantal Gascuel.

La concentration de la production animale a en effet incité à importer leurs aliments de l’autre bout du monde. Les porcs bretons sont ainsi nourris au soja –souvent OGM- du Brésil ou d’Argentine. Sur 3,5 millions de tonnes de cette plante consommées par les élevages français, 3% sont produits dans l’hexagone.

Retrouver l’indépendance alimentaire ne va donc pas se faire du jour au lendemain. Tout comme la disparition des marées vertes.

Loïc CHAUVEAU - © Sciences et Avenir - https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/pollution/l-eutrophisation-des-eaux-est-en-augmentation-dans-le-monde_116574

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