Pourquoi ces dauphins décapitent leurs proies ?

Si les dauphins ont pour habitude d'avaler leurs proies entières, il leur arrive parfois d'être plus créatifs dans la préparation de leur repas. Le dauphin Sténo (Steno bredanensis), dans le Pacifique, se fait par exemple des "filets" de dorades coryphènes. Les dauphins se répartissent également le travail lors de la préparation du rouget…

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Un grand dauphin (Tursiops truncatus) manipule sa proie, un poisson-chat marin (Ariidae), dans le nord du golfe du Mexique. © Sarasota Dolphin Research Program, Chicago Zoological Society

Pour la première fois, les biologistes marins ont découvert que certains des grands dauphins du golfe (du Mexique) avaient développé une propension à décapiter les poissons-chats marins.

Si les dauphins ont pour habitude d'avaler leurs proies entières, il leur arrive parfois d'être plus créatifs dans la préparation de leur repas. Le dauphin Sténo (Steno bredanensis), dans le Pacifique, se fait par exemple des "filets" de dorades coryphènes. Les dauphins se répartissent également le travail lors de la préparation du rouget. Une étude datée de 2009 explique même que les grands dauphins suivent des "recettes" lors de la préparation de leur repas.

Mais la technique utilisée par les dauphins du golfe, qui leur permet apparemment d'éviter les épines crâniennes des poissons-chats, semble extrêmement rare. Il a fallu des dizaines d'années aux scientifiques, et une sacrée dose de chance, pour collecter suffisamment de données et débuter une étude.

«Nous n'avions pas pu observer assez de comportements avant 2015, et même à ce moment là, avec seulement 13 occurrences enregistrées, c'était assez mince», explique Errol Ronje, biologiste des pêches pour le service des pêches marines de l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique. Ronje est co-auteur d'une étude sur la décapitation des poissons-chats récemment publiée dans la prestigieuse revue PLoS ONE.

Le 7 mai 2015, Ronje et ses collègues surveillaient un banc de dauphins près de l'Île Petit Bois, dans le Mississippi, quand ils ont aperçu quelque chose d'étrange : une traînée d'un demi-kilomètre de têtes de poisson-chat tranchées ballottées par les flots dans le sillage d'un groupe de dauphins.

Les biologistes ont rapidement rassemblé sept des têtes, si fraîchement coupées que les yeux et les nageoires pectorales bougeaient encore.

Qu'on leur coupe la tête !

Après des semaines à nettoyer les crânes de poissons-chats à l'aide de coléoptères mangeurs de chair (Dermestidae), Ronje a commencé à étudier la structure crânienne des poissons pour évaluer la précision avec laquelle avait eu lieu la décapitation. «Il ne s'agissait pas d'un démembrement aléatoire, c'est comme si [les dauphins] n'avaient voulu garder que l'arrière du poisson».

Ronje souligne que les dauphins ont une bonne raison de vouloir ôter la tête des poissons-chats. «Dotés de trois épines rigides très aiguisées encastrées dans des cavités, les poissons-chats ont une structure crânienne très sophistiquée qui leur permet de se défendre. Ils peuvent déployer ou rétracter ces épines sur demande», explique-t-il.

Tous les dauphins du golfe ne sont pas aussi intelligents. Les chercheurs ont examiné les rapports d'autopsies de dauphins échoués et ont pu remarquer sur 38 d'entre eux des blessures du type de celles infligées par des épines de poissons-chats. Une carcasse de dauphin contenait 17 épines de poisson-chat, dont certaines avaient perforé son tube digestif. «Il était dans un sale état», conclut Ronje.

Étrangement, les quelques dauphins qui savent comment décapiter des poissons-chats se connaissent, ce qui implique que ce comportement pourrait être partagé par un groupe animal entier. Ronje et ses collègues ont pu remarquer que sur trois sites où des têtes de poissons y avaient été retrouvées, dans le golfe du Mexique, les mêmes huit dauphins avaient été observés. Alors même que ces sites étaient distants de plus de 320 kilomètres. 

«Nous parlons de culture chez les mammifères marins et de transmission de la culture, comme le fait d'apprendre des techniques et de les transmettre», raconte Stefanie Gazda, une biologiste de l'Université du Massachusetts à Boston et lauréate de la bourse National Geographic qui étudie les techniques d'alimentation du dauphin. Elle n'a pas participé à cette étude.

«Pour moi, cette observation est un indicateur potentiel de l'existence de phénomènes culturels.»

Nouvelle menace

Ronje, quant à lui, se demande si la découverte de ce lien prédateur-proie unique va engendrer des politiques de conservation concernant le poisson-chat, qui n'est pas particulièrement aimé des pêcheurs occasionnels mais pourrait s'avérer être une proie vitale pour les dauphins.

«Nous avons montré qu'il existe au moins une sous-population d'espèces protégées qui chasse les poissons-chats», explique-t-il. «Peut-être qu'un jour cela mènera à des études sur l'abondance de poissons-chats.»

Stefanie Gazda estime que les groupes de recherche sur les mammifères vivant dans le golfe du Mexique, dont les grands dauphins, doivent faire face à une nouvelle menace : les coupes budgétaires.

Dans son budget 2018, l'administration Trump prévoit d'éliminer la Commission américaine des mammifères marins, qui a pour rôle d'effectuer une surveillance scientifique des mammifères marins.

«Il y a des populations hauturières de mammifères marins sur lesquelles nous ne savons absolument rien pour le moment», explique Gazda.

Michael GRESHKO - © National Geographic - http://www.nationalgeographic.fr/animaux/2017/10/namibie-une-epidemie-tue-plus-dune-centaine-dhippopotames

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