DCP : Ces radeaux de bambou qui dépeuplent les mers

En avril 2016, Le Monde a suivi, à bord de l’Esperanza, la campagne de Greenpeace destinée à renseigner et dénoncer la surpêche des thons tropicaux, aggravée par la technique des dispositifs de concentration de poissons (DCP). Une méthode de pêche particulièrement dévastatrice. Durant six semaines, l’ONG a navigué dans le canal du Mozambique, entre Madagascar et Mayotte, au sud des Seychelles, traquant ces DCP.

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La nuit, les poissons ne quittent pas les abords du dispositif, qui semble les aimanter - © Will Rose/Greenpeace

Yvon Riva, président d’Orthongel (Concarneau), l’Organisation des producteurs de thon tropical congelé et surgelé, ne fait pas mystère de son inquiétude : «aujourd’hui, la pêche est excessive. Nous ne cherchons pas à nous faire passer pour les premiers de la classe, mais nous voulons que notre activité dure. Alors, en tant qu’entreprises commerciales, nous tirons la sonnette d’alarme : nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis.»

En cause : les dispositifs de concentration de poissons, les DCP. Ce terme, a priori anodin, désigne un engin de pêche d’allure modeste. Dans l’océan Indien, il se présente généralement comme un radeau de deux mètres sur deux, en bambou, en inox, voire en plastique, avec une traîne de 20 à 50 mètres de filets usagés accrochée en dessous, afin d’éviter qu’il ne dérive trop vite. Il peut être beaucoup plus grand dans le Pacifique.

Pour une raison que l’on ignore, de nombreuses espèces de poissons s’agrègent naturellement juste en dessous ou restent obstinément dans ses abords immédiats, comme ils le font sous une épave naturelle. Une fois qu’ils forment un banc conséquent, les pêcheurs viennent les encercler de leur senne, un filet de deux kilomètres de long et de deux cents mètres de haut, qu’ils referment ensuite comme une bourse.

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«Beaucoup trop de poissons juvéniles sont prélevés et renvoyés morts à l’eau.»

Qu’importe si après plusieurs semaines passées dans l’eau, un DCP ne ressemble plus à rien. L’essentiel est l’équipement dont il est doté la plupart du temps : une balise fonctionnant avec un panneau solaire, dotée d’un système GPS qui permet de le localiser ainsi qu’un sondeur fournissant une idée assez précise de la masse de poissons qui s’y est agglutinée. Les appareils les plus sophistiqués évaluent même de quelles espèces il s’agit.

«Un écosystème se créer là-dessous avec des poissons de tous âges, de toutes tailles, note Yvon Riva. Quand le bateau arrive, il ramasse tout en même temps, beaucoup trop de poissons juvéniles sont prélevés et renvoyés morts à l’eau.» À Madagascar, des marins travaillant sur des thoniers européens constatent eux aussi que cette technologie capture beaucoup trop de juvéniles, empêchant ainsi leur reproduction.

Mais voilà, un DCP est un engin bon marché, très efficace : comme aimantés par ces petits radeaux dérivants, les listaos (ou bonites) en deviennent vulnérables, maigrissent et finissent par ne plus suivre leurs itinéraires de migration habituels. «Les DCP transforment la biologie des espèces, cela joue sur leur taille et sur leur reproduction», confirme Alain Fonteneau, expert en halieutique, la science de l’exploitation des ressources vivantes aquatiques, à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), et grand connaisseur de l’océan Indien.

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Les DCP ont néanmoins connu un succès fulgurant et dévastateur depuis leur mise au point dans les années 1990. Un coup de senne rassemble plusieurs dizaines de tonnes de poissons : la récolte est si lourde qu’elle ne peut pas être remontée en une fois sur le pont du navire.

«Sans ces dispositifs, on capturerait moitié moins de thons destinés aux conserveries»

«Cette pratique est une garantie de réussite, elle encourage les mauvais pêcheurs, alors qu’il faut des nerfs d’acier pour réussir un coup de senne sur un banc de poissons qui nagent librement près de la surface, les équipages échouent alors uns fois sur deux, analyse pour sa part Alain Fonteneau. Sans ces dispositifs, on capturerait moitié moins de thons destinés aux conserveries, peut-être même deux tiers de moins. Le patudo, [variété de thon] par exemple, on en attrape très peu en dehors des DCP.»

Les défenseurs de l’environnement soulignent que tortues et requins se prennent aussi dans les mailles de leurs filets traînants. En réponse aux critiques, les thoniers se sont mis à les entortiller pour limiter ces prises accidentelles. «L’autre problème de ces radeaux flottants, c’est que l’on en perd beaucoup. Aux Seychelles, une ONG s’est rendue sur un atoll pour récupérer les restants des filets qui leur servent de dérive, complète Alain Foneneau. Peine perdue : couverts d’algues, de sable ils pèsent plusieurs centaines de kilos et deviennent irrécupérables.»

Les vingt-trois thoniers français et surtout la quarantaine de navires espagnols - les deux principales flottes de l’Union européenne qui capturent ensemble environ un tiers des thons tropicaux de l’océan Indien – pratiquent la pêche au DCP dans cette région du monde et au large de l’Afrique de l’Ouest. En 1992, Orthongel a consulté les patrons pêcheurs adhérents à l’organisation. Ces derniers avaient approuvé à une large majorité l’idée de contenir le trop-plein de ces engins en mer et d’en limiter volontairement le nombre à 200 par navire (dont pas plus de 150 balises actives dans l’eau en même temps). «Nous ne savons pas scientifiquement si ce chiffre est le bon pour garantir le renouvellement des thons, mais nous voulons établir un principe de précaution», assure M.Riva.

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Pas de quotas de pêche

Quoi qu’il en soit, leur exemple vertueux n’a guère fait d’émules jusqu’à présent. Les Espagnols, notamment, opèrent généralement à plusieurs navires : l’un transporte les marins, tandis qu’un autre, surchargé de DCP, pouvait, il y a encore peu de temps, en contenir jusqu’à un millier. Car un début de règle se met en place. En 2015, les thoniers se sont fixés un maximum de 550 DCP par bateau.

Les thons tropicaux ne sont pas protégés par des quotas. Restreindre les engins de pêche peut donc être une réponse à leur surexploitation. Veiller à une gestion durable de la ressource est en principe le rôle de la Commission thonière de l’océan Indien (CTOI). Mais celle-ci regroupe trente-deux États parties prenantes (Afrique du sud, Chine, Comores, Espagne, France, Inde, Indonésie, Iran, Japon, Madagascar, Maldives, Maurice, Seychelles, Sri Lanka entre autres) et les décisions s’y prennent par consensus. Très difficilement.

Martine Valo - © Le Monde - http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/04/18/ces-radeaux-de-bambou-qui-depeuplent-les-mers_4904293_3244.html#rOpsw7Jrm3p7Q6mO.99

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